Retour sur la quatrième table ronde des Rencontres d'Averroès 2021 : "Croire en la liberté ?"

Une Méditerranée, des libertésVu par Zibeline

Retour sur la quatrième table ronde des Rencontres d'Averroès 2021 :

C’est lors un dimanche pluvieux que s’est tenue la quatrième et ultime table ronde des rencontres d’Averroès. Pour ce dernier débat, les invités se sont interrogés sur ce que signifiait aujourd’hui « croire en la liberté ».

C’est Thierry Fabre, le directeur et créateur des Rencontres, qui est chargé de l’animation de cette table ronde. Il entre directement dans le vif du sujet en demandant aux intervenants leur ressenti à l’évocation de ce mot si imposant dans nos sociétés : « liberté ».

Samia Henni © Marie Michelet

Samia Henni, chercheuse aux États-Unis prend immédiatement le contre-pied : « je pense à l’aliénation ».  Cette spécialiste des études sur le colonialisme déclare ensuite : « plus que la liberté, je pense la libération ». Safaa Fathy revient elle à la traduction arabe du mot liberté, « alhuriya », mais qu’elle voit comme une idée abstraite, propre aux sphères de pouvoir tandis que François Héran pense aux « Hommes libres », groupe longtemps ultra minoritaire . Enfin, Karima Dirèche évoque la liberté de conscience, un droit fondamental.

Ce temps de définition met en lumière un rapport très personnel avec la liberté :  chacun, pour la penser, opère un retour sur son vécu, sa spécialité de recherche ou encore sur sa langue maternelle mettant ainsi en avant la place fondamentale qu’elle occupe dans nos vies.

Des libertés en concurrence

François Héran © Marie Michelet

En évoquant la “lettre ouverte aux professeurs sur la liberté d’expression” écrite par François Héran en réaction à l’assassinat de Samuel Paty, s’ouvre le débat de l’articulation des différentes libertés entre elles. “Au nom de la liberté d’expression, on nous dicte une vérité unique qui nous enlève la liberté d’examen” affirme le sociologue en évoquant une certaine sacralisation des caricatures de Charlie Hebdo.

 

 

Karima Dirèche © Marie Michelet

La concurrence des libertés (d’expression, de critique, de croyance), pourtant indivisibles dans leur fondement, résonne avec l’expérience de Karima Dirèche en tant que professeure. Pour elle, le principe et le défi même de l’enseignement est d’enseigner l’esprit critique, en particulier sur des sujets comme le conflit Israélo-palestinien où différentes libertés s’affrontent. En évoquant la situation des personnes converties au christianisme dans les Etats maghrébins, l’historienne soulève aussi la question de la liberté de croire dans cette région du monde. Car si par exemple la constitution tunisienne garantit la liberté de culte, la pratique réelle est plutôt synonyme de clandestinité pour ces religieux. Le regard continue de se décentrer avec l’éclairage de Samia Henni sur les enjeux de domination et de liberté dans le contexte colonial. Elle définit le colonialisme comme une “guerre totale” qui, en mobilisant dans cet effort les forces de tous les individus, parvient à “faire plier les âmes et les corps” sous la domination du colonisateur. L’enjeu de la liberté serait alors là, dans la liberté de choisir ses propres croyances et valeurs, indépendamment de la pensée dominante.

La liberté comme combat

Safaa Fathy © Marie Michelet

Se pose alors la question de l’accès effectif à la liberté selon Safaa Faty. Si la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen consacre l’idée que “tous les hommes naissent libres et égaux en droit”, la réalité est plutôt celle d’une lutte à mener pour la liberté. François Héran rappelle à ce sujet qu’en 1789 le droit de vote ne s’applique pas aux femmes ni aux domestiques : « L’idée est à l’époque de consacrer des libertés auxquelles ne peuvent accéder que ceux qui le méritent. » La liberté ressemble alors plus à un combat qu’à un droit dû à la naissance. L’anticolonialisme, le féminisme et l’écologie font partie, selon François Héran, de ces luttes pour la liberté.

Clôture de l’ « agora contemporaine »

Quand la parole est donnée au public, l’actualité revient directement au cœur du débat. La première question porte sur une pancarte aperçue lors d’une manifestation pour le droit des femmes : « je ne veux pas être courageuse, je veux être libre ». La liberté la plus absolue serait-elle alors celle de pouvoir vivre sans peur ? Doit-on forcément passer par la peur pour conquérir des droits censés être acquis ? Les intervenantes sont particulièrement sensibles à ces problématiques, elles témoignent avoir souvent dû renoncer à leur propre sécurité pour dire, écrire les choses qu’elles voulaient. Safaa Fathy résume : « la liberté est toujours soumise à la preuve de courage ». S’en suit une question émanant d’un professeur qui interroge simplement « la liberté, ça s’enseigne ? », ce à quoi François Héran répond qu’il est du rôle du professeur de mettre en équilibre les différentes libertés. Sans avoir de réponse exacte, nous négocions toujours à la marge quelle liberté promouvoir sans heurter les autres.

Le débat sur un sujet aussi vaste que celui de la liberté semble à peine entamé au bout de deux heures de conférence, cependant de nombreuses pistes de réflexion ont été abordées pour nourrir les esprits. Thierry Fabre clôt alors cette table ronde et ces rencontres, qu’il nomme “agora contemporaine”, en reprenant la formule de l’écrivain français Georges Bernanos : « le monde ne sera sauvé que par les hommes libres ».

CLAIRE FRENTZ & ANAËLLE HÉDOUIN
Décembre 2021

Retrouvez ici les retours sur les autres tables rondes des Rencontres d’Averroès 2021 :
Croire en l’Histoire ?
Croire en la vérité ?
Croire en l’Un ?

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