Avec "Combats et métamorphoses d’une femme", Édouard Louis construit un émouvant palais de mots à sa mère

Une femme s’émancipeLu par Zibeline

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Édouard Louis revient encore une fois sur son histoire familiale. En 2014, En finir avec Eddy Bellegueule relatait son évasion réussie hors du milieu qui l’avait vu naître et l’avait persécuté pour son homosexualité. En 2018, c’est de son père violent, au corps meurtri par un grave accident à l’usine, qu’il retraçait l’histoire dans Qui a tué mon père. Aujourd’hui, c’est à sa mère qu’il rend hommage avec Combats et métamorphoses d’une femme. Un récit bref, fulgurant, « pour expliquer et comprendre sa vie ». Parce que raconter l’histoire de sa famille, pour cet ancien normalien formé à la sociologie, c’est aussi tenter d’analyser les rouages d’une domination et d’une aliénation sociales. Tout commence avec la découverte d’une photo de sa mère prise l’année de ses vingt ans. Elle y paraît « libre, projetée vers le futur ». Une image stupéfiante, tellement inattendue.

Comment cette jeune fille souriante a-t-elle pu devenir la femme brisée, humiliée que le narrateur a connue dans son enfance ? « De voir cette photo m’a rappelé que ces vingt années de vie détruites n’étaient pas quelque chose de naturel, mais qu’elles avaient eu lieu par l’action de forces extérieures à elle – la société, la masculinité, mon père – et que les choses auraient donc pu être autrement. » Reviennent alors, percutantes d’âpre sincérité, les scènes où lui aussi est devenu « l’un des acteurs de cette destruction ». En ne supportant pas qu’elle chante sur le seul CD qu’elle possédait, en la tenant éloignée de sa vie à l’école, au lycée… Honte de sa mère, de son milieu, qu’Annie Ernaux a également (et brillamment) exploré, sur laquelle il ne fait pas l’impasse. Admiration aussi pour cette femme qui a finalement réussi à s’extirper d’« une vie de merde », et dont il narre avec émotion les premières expériences de femme libre. Enfant il rêvait d’emporter un jour « [sa] mère loin de [son] père » et de lui acheter un château. Ce « livre de sa mère », loin de la sensiblerie d’Albert Cohen, offre un émouvant palais de mots à cette mère retrouvée.

FRED ROBERT
Mai 2021

Combats et métamorphoses d’une femme
Édouard Louis
Éditions du Seuil, 14 €