« Dans les yeux du ciel » de Rachid Benzine, à découvrir aux éditions du Seuil

Une femme et des hommes

« Dans les yeux du ciel » de Rachid Benzine, à découvrir aux éditions du Seuil - Zibeline

C’est un homme qui écrit mais c’est une femme qui parle. Et c’est d’abord cela qui conquiert celle ou celui qui lit. Rachid Benzine s’est mis dans la peau, la tête et le coeur d’une femme avec une précision et une intensité qui bouleversent et sidèrent. De plus, on sait d’emblée que cette femme est une prostituée dans son pays, l’Algérie, en plein Printemps arabe. Nour, violée à huit ans, est née d’une prostituée, comme sa mère avant elle. Une sorte de malédiction dont aucune n’a pu s’échapper. Elle a une fille de treize ans, Selma, très bonne élève, à laquelle elle veut donner la meilleure éducation et le meilleur avenir. Pour cela, elle accepte des pratiques douloureuses, avilissantes, mais grassement payées. Son secret est bien gardé : elle exerce dans un quartier éloigné de son lieu de vie, elle ne travaille que sur recommandation. Son ami de cœur, Slimane, plus jeune de quinze ans, poète éclairé, est engagé dans une lutte effrénée pour la liberté de toutes et tous et l’abolition du régime. Lui, c’est une « pute homo », mis à la porte par sa famille. Ils se soutiennent, se réconfortent, s’apportent la tendresse qui leur manque.

Rachid Benzine excelle à nous plonger dans cet univers de violence et de mensonges, sclérosé jusqu’à la moëlle. Il procède par des chapitres courts, des dialogues lapidaires, des formules choc et l’atmosphère en devient quasiment irrespirable. Ses deux personnages s’avancent inexorablement vers un destin qu’on pressent très vite comme impitoyable. Nour est devenue le « réceptacle de toutes les frustrations du monde arabe », tout en se considérant comme une femme libre ; Slimane se fait chantre d’un nouveau régime, anime un débat électoral sur un blog, pendant que l’insurrection se propage. Rachid Benzine fait de ces deux marginaux les archétypes du peuple bafoué et écrasé, met à jour les carences de leur société, souligne l’hypocrisie des classes dirigeantes. À découvrir.

CHRIS BOURGUE
Octobre 2020

Dans les yeux du ciel
Rachid Benzine
À noter la très belle illustration de Lamia Ziadé
Seuil, 17 €