Visions tibétaines, exposition à la Maison Alexandra David-Neel de Digne-les-Bains

Une féministe libertaire au TibetVu par Zibeline

• 17 juillet 2019⇒24 décembre 2019 •
Visions tibétaines, exposition à la Maison Alexandra David-Neel de Digne-les-Bains - Zibeline

Nichée sur les hauteurs de Digne, entourée d’un grand jardin, la maison Alexandra David-Neel, après neuf mois de travaux, est réouverte au public, assortie de son musée.

Samten Dzong

Il faut prendre rendez-vous, comme lors d’une visite à une personne de la famille un peu lointaine. On attend au frais sous un arbre. Votre Cicerone vous ouvre la porte fermée à clé, puis redonne un tour de clé une fois entrés. Petit comité, il faut bien faire attention, ne rien déranger, dans la touffeur des pièces minuscules aux plafonds bas de Samten Dzong (« Résidence de la réflexion » en tibétain). Du hall d’entrée, orné de kakémonos en l’honneur de l’ancienne occupante, là des masques protecteurs… on regarde depuis le pas de la porte la « chambre tibétaine » dans laquelle Alexandra David-Neel (1868-1969) aimait s’asseoir, recevoir. Les objets collationnés au cours de ses voyages, témoins immobiles, laissent imaginer les étendues immenses parcourues, l’émerveillement de civilisations éloignées…

Le Bouddha qui a accompagné la voyageuse depuis le Japon attend là, dans la sérénité de sa pause. Sur les étagères, vivement colorés, des livres tibétains (Alexandra David-Neel en légua quatre cent cinquante au musée national des arts asiatiques-Guimet). On passe dans le bureau, juste à côté du « dining-room » : Alexandra qui parlait parfaitement anglais se plaisait à nommer cette pièce ainsi, où elle accueillait amis et journalistes dont la platitude des questions et la demande de merveilleux l’insupportait au point qu’elle leur rédigeait parfois questionnaire et réponses ! (l’extrait d’interview qu’un vieil appareil de TSF diffuse dans son bureau en témoigne avec humour : à l’interrogation à propos des « moulins à prière », elle s’exclame « mais non ! C’est ridicule, ce sont des manis, et on ne les fait pas tourner tout le temps ! »). Austère la table de travail en bois brut, toute simple ; un porte-plume noirci d’encre repose là, des pages manuscrites abandonnées semblent espérer encore être poursuivies ou annotées. La reconstitution des lieux, du papier peint aux couleurs des enduits dont les teintes rappellent celles du Tibet, tente de rendre compte de l’atmosphère dont s’était entourée l’écrivain.

On monte à l’étage, chambre minuscule, quasi spartiate, où s’est éteinte à 101 ans celle qui a tant travaillé sur le bureau voisin, tout aussi dénudé que le précédent. Les bibliothèques regorgent d’ouvrages aimés, au mur de la chambre l’énigme d’une photo « ratée » prise par Alexandra David-Neel au musée Guimet, qu’elle avait voulue encadrée au-dessus de sa couche. Pourquoi avoir voulu garder ce cliché, quelle signification lui apportait-elle, rien ne nous le dit, si ce n’est que c’est au musée Guimet, peut-être le jour de ce cliché, qu’elle eut sa vocation bouddhiste. Ailleurs, une pièce entière est peuplée de malles de voyage, patientes, comme pour de nouveaux ailleurs. Au-dessus, la « tour » dite de méditation est coiffée d’un gyältsän, emblème de victoire tibétain… Maison symbolique, maison d’écriture, la seule qu’ait jamais possédée Alexandra David-Neel, financée par son seul travail de femme de lettres.

Une femme libre

Œuvre, récit, parcours, tout est reflet d’une personnalité hors du commun, libre avant toute choses. Le musée, remarquablement documenté en photographies, lettres, témoignages, coupures de presse, carnets de notes, cahiers d’exercices, objets collectés…, nous permet de suivre ses traces : fille d’instituteur, fugueuse à de nombreuses reprises, indépendante dès le plus jeune âge ; cantatrice (son costume de Lakmé souligne la finesse du personnage) ; épouse qui rédigea son propre contrat de mariage et ne vécut que très peu de façon « conjugale » -mais entretint une correspondance fournie avec son mari, durant quarante ans, jusqu’à la mort de celui-ci- ; anarchiste, proche de la famille d’Élisée Reclus ; journaliste engagée, produisant des articles dans La Fronde, journal né en 1897, écrit et géré par des femmes ; conférencière sur la condition féminine, dénonçant l’exploitation des femmes, leur sujétion à leurs seules fonctions biologiques, leur indécente dépendance à la gent masculine, qui fait considérer le mariage comme une « profession » ; exploratrice, son sac de voyage élimé laisse s’emporter notre imagination à sa suite sur les routes que si peu d’européens, à l’époque, osaient parcourir ; pionnière, première femme européenne à être entrée à Lhassa, érudite dans son étude des langues tibétaine et sanskrite… Sa dernière collaboratrice, Marie-Madeleine Peyronnet, à laquelle elle légua le pouvoir de vivre dans sa maison (donnée ainsi que ses collections et travaux à la ville de Digne), rappelle la difficulté d’exploiter ses notes, écrites indifféremment en français, anglais, tibétain ou sanskrit, tant ces langues lui étaient devenues naturelles. 

« Mon désir de me rendre compte par moi-même est trop fort pour me permettre de me contenter en n’importe quelle matière de ce que je puis apprendre dans les livres ou par les récits d’autrui », écrivait cette auteure exceptionnelle qui a arpenté les routes de l’Asie en compagnie de son jeune guide, Aphur Yongden (qui sera le compagnon de tous ses voyages et qu’elle adoptera comme son fils, de retour en France), parfois déguisée pour accéder à certaines destinations, dont Lhassa, ville interdite, a observé, s’est nourrie des spiritualités orientales, a relié bouddhisme tantrique et esprit libertaire. Insatiable, elle passe son permis de conduire à 67 ans, renouvelle son passeport à 100… 

Nous plongeons dans l’histoire du siècle, découvrons celle, méconnue, des relations entre l’Asie et l’Europe au XIXe. Visite passionnante à prolonger par la lecture des ouvrages de celle qui signa son premier article dans L’Étoile Socialiste aux côtés de Louise Michel, et cultivait avec amour les roses de son jardin. 

MARYVONNE COLOMBANI
Juillet 2019

Maison Alexandra David-Neel
Digne-les-Bains
04 92 31 32 38 alexandra-david-neel.fr

À voir aussi

Une exposition temporaire, Visions tibétaines, complète la visite, riche en documents rares, comprenant une impressionnante collection de représentations de Bouddha sur toile, et de livres tibétains, jusqu’au 24 décembre

Photo 1 : Maison Alexandra David-Neel, son bureau au rez-de-chaussée © MC
Photo 2 : Maison Alexandra David-Neel, musée, masque de danse Cham (Tibet fin XIXe), carton moulé et peint, legs Alexandra David-Neel 1970 Musée national des arts asiatiques Guimet © MC
Photo 3 : Maison Alexandra David-Neel, chambre tibétaine © MC
Photo 4 : toit de la maison d’alexandra David-Neel, surmontée d’un gyältsän © MC

Musée Alexandra David-Néel
27 Avenue Maréchal Juin
04000 Digne-les-Bains
04 92 31 32 38
www.alexandra-david-neel.org