Les littératures des Caraïbes au cœur du Luberon

Une écriture aux confluencesLu par Zibeline

Les littératures des Caraïbes au cœur du Luberon - Zibeline

Reporté en raison de la crise sanitaire, le moment fort dédié aux littératures Caraïbes a eu lieu grâce à la ténacité de l’association des Nouvelles Hybrides.

En ouverture, Bernard Magnier, journaliste, directeur de la collection Afriques aux éditions Actes Sud, auteur notamment de J’écris comme je vis, entretien avec Dany Laferrière, proposait un Panorama (subjectif) des littératures de la Caraïbe. Le pluriel des littératures insiste sur la multiplicité des productions, sur un territoire qui dépasse largement le cadre des îles mais recouvre les terres « à cannes à sucre », englobant le sud des États-Unis et le nord de l’Amérique Latine. Cette géographie s’étire encore par ses liens à l’Afrique et à l’Europe. Haïti, découverte par un « cacique venu d’Europe » (Christophe Colomb), sera d’abord pensée comme « les Indes Occidentales », avant d’obtenir son indépendance bien avant les pays d’Amérique Latine et de devenir ainsi un modèle référent. Les strates de populations s’échelonnent en strates « géologiques » et se mêlent : l’esclavage arrive très vite, depuis les populations autochtones à celles déplacées d’Afrique, puis indiennes, chinoises, européennes… une sorte de syncrétisme religieux se noue ici, entre religion chrétienne, vaudou, rastafari, et les langues se contaminent, donnant naissance aux différents créoles. Dès le début du XXème siècle, les auteurs se refusent à la « littérature Doudou » dans laquelle leurs origines géographiques tentent de les enfermer, raffermissant le regard européen et colonial porté sur l’Afrique. La revendication de la négritude s’affirme alors, grâce aux trois grands auteurs que furent Léon-Gontran Damas, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor. Césaire parle « pour ceux qui n’ont pas de voix », et Franz Fanon, trop tôt disparu, bouleverse les notions dominantes avec Peau noire, masques blancs, se bat pour l’indépendance de l’Algérie. Les concepts d’antillanité apparaissent avec le poète Édouard Glissant, de créolité avec Patrick Chamoiseau… Une foule d’auteurs brillants, à la plume acérée, inventive, pertinente, se dessine, Maryse Condé, Daniel Maximin, Xavier Orville, Gisèle Pineau, Fabienne Kanor, Dany Laferrière, sans oublier Jacques Roumain (et son merveilleux Gouverneurs de la rosée), Jacques Stephen Alexis (Compère général soleil…). Les romans, les poèmes, les essais, les récits s’orchestrent en de foisonnantes thématiques, celle du « pays d’avant » (le passé africain avec toute sa complexité), de la terre dans une luxuriante exploration de la nature, de l’insularité si singulière, de la couleur de peau et la hiérarchisation des couleurs, des femmes souvent seules, la magie vaudou, ses mystères et un sens aigu du merveilleux, la révolte, l’engagement politique, l’exil, l’errance, l’intégration des « ailleurs » (Paris, Montréal, Miami…), la misère (liée aux dictatures, aux éruptions volcaniques, aux tempêtes)… Une plongée passionnante et revigorante !

Trois auteurs issus des « littératures Caraïbes »

Les Nouvelles Hybrides accueillaient trois plumes confirmées ou neuves, représentatives de cette littérature multiforme. Estelle Sarah Bulle, Louis-Philippe Dalembert et Karla Suárez, après une série de rencontres au cours desquelles l’œuvre de chacun était abordée, se retrouvaient en un choral passionnant orchestré par Bernard Magnier et illustré de lectures par Jean-Marc Fort et Pauline Huruguen. Une évocation des origines de leurs travaux littéraires mettait en lumière la conjonction entre les histoires familiales, géographiques, historiques et les influences exercées sur leur style, leur imaginaire, leurs approches par les auteurs qui les ont nourris, depuis Cortázar à Neruda, Jorge Amado à Garcia Marquez, Fuentes ou La Fontaine… Les relations avec les éditeurs, qui sont en l’occurrence des éditrices pour les trois écrivains, étaient explorées, dans leurs échanges fructueux, les allers et retours, le regard extérieur pertinent et judicieux amené par les « petits éditeurs » sur les écrits envoyés, contrairement aux « gros » qui traitent de manière plus lointaine et moins personnelle les productions qui leurs parviennent. « Il suffisait que mon éditrice pose une question pour que ça redémarre », sourit Estelle Sarah-Bulle. Louis-Philippe Dalembert soulignait l’écoute attentive aux détails de son éditrice, qui « lit vraiment, sans écrire à la place de l’auteur pour autant ! ». « Je travaille beaucoup avec mon éditrice, renchérit Karla Suárez, qui peut me dire ce qui ne va pas ».

Estelle-Sarah Bulle raconte l’élaboration de son premier roman, Là où les chiens aboient par la queue, (expression des Antilles pour évoquer un lieu perdu), la nécessité qui s’est imposée à elle de devoir remonter les générations pour expliquer le présent, montrer le passage de la vie rurale des années quarante en Guadeloupe à celui de la vie citadine dans la métropole des années soixante ; et l’entre-deux dans lequel se trouvent les personnes qui, nées dans la banlieue parisienne, se voient régulièrement demander « d’où tu viens ? » alors qu’elles sont nées là, et senties comme « métropolitaines » lorsqu’elles reviennent sur les îles. « Aux Antilles, en vacances, j’étais négropolitaine »… Les histoires individuelles sont fortement impactées par la « Grande Histoire », le Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer) fondé en 1963 par Michel Debré, entraîne toute une population des Antilles sur le territoire métropolitain.

Louis-Philippe Dalembert évoque les trois exils dans son Mur Méditerranée, exil climatique, exil de guerre, exil politique par le biais de trois personnages féminins issus de pays et de classes sociales différents. « Il est important d’avoir un fil romanesque mais aussi une densité », le bateau sur lequel se trouvent ses trois réfugiées, est un « bateau monde, résumé de l’humanité », « le rapport à la mer est en nous, en relation avec notre identité : notre esprit est dans la cale de ce bateau, depuis des générations, celles des débuts de l’esclavage, celles des boat-people des Caraïbes dans les années 80… ».

Alors que ses précédents ouvrages ont des personnages principaux féminins, Le Fils du héros de Karla Suárez, s’attache à la figure d’un petit garçon, Ernesto. « Je voulais parler du machisme, explique l’auteure, à Cuba, l’imaginaire révolutionnaire a toujours été très macho ». L’île de Castro participa activement à la guerre d’indépendance de l’Angola (1961-1975) aux côtés de l’URSS, tandis que les États-Unis et l’Afrique du Sud, entre autres, prenaient le parti du Portugal, la guerre froide se jouait aussi sur ce territoire… les conséquences de cette guerre, les secrets militaires encore gardés, tout concourt à maintenir des blessures qui ne se cicatrisent pas.

Tout un pan de l’histoire mondiale s’écrit dans ces textes qui englobent la planète par leurs itinéraires et leurs analyses (tout en se défendant d’être essayistes, les écrivains se documentent énormément, même si le fonds documentaire est ensuite gommé dans les versions finales), et accorde à chaque récit une vibration nouvelle, ouvre des perspectives, aiguise les esprits.

Lorsque la question « dans tout cela, où se situe la vérité ? » est posée aux auteurs, la réponse est unanime : « Dans la fiction, absolument ».

MARYVONNE COLOMBANI
Octobre 2020

Littératures Caraïbes a été donné du 1er au 3 octobre, Bibliothèque municipale de Jouques, Médiathèque des Carmes (Pertuis) et Bibliothèque d’Ansouis.

Toutes les rencontres sont visibles en ligne sur le site : lesnouvelleshybrides.fr ,

Photographies

Bernard Magnier et Jean-Marc Fort à la Bibliothèque de Jouques © MC
De gauche à droite Bernard Magnier, Karla Suárez, Louis-Philippe Dalembert, Estelle Sarah Bulle © Nouvelles Hybrides