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Vu par Zibeline

Les Chorégies d’Orange se concluent sur un Don Giovanni coloré

Une conquête de plus

Les Chorégies d’Orange se concluent sur un Don Giovanni coloré - Zibeline

Peu habituée au répertoire mozartien, la scène du théâtre antique d’Orange s’ajoute au catalogue de l’abuseur de Séville

Faire de Rossini et de Mozart les deux compositeurs phare de l’édition anniversaire des Chorégies (150 ans, déjà !) n’avait rien d’une évidence. Plus propice aux effectifs conséquents, le Théâtre Antique ne semblait pas idéal à la légèreté des acrobaties belcantistes ou aux subtilités du Sturm und Drang naissant. Si l’on pouvait redouter, le temps d’une entrée en matière agitée recouvrant souvent les impulsions vocales, que ces craintes s’avèrent fondées, l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, dirigé avec minutie et vitalité par Frédéric Chaslin, les dissipe sans peine. Narrative, toujours élancée vers le prochain tableau, elle n’en néglige pour autant l’importance ni des couleurs ni des solistes.

Il eût en effet été dommage de sacrifier les pianissimi suspendus des timbres délicats de Karine Deshayes et de Mariangela Sicilia : l’une navigue à vue le rôle de Donna Elvira qu’elle connaît par cœur, l’autre remplace au pied levé la remplaçante de la remplaçante de Nadine Sierra dans le rôle complexe de Donna Anna. Difficile de ne pas être emportée par la subtilité de leur interprétation, qui fait se succéder nombre d’émotions contradictoires et met constamment en danger la fluidité de la ligne vocale. La Zerlina plus sensuelle d’Annalisa Stroppa n’est pas en reste, portée par un vibrato nourri et une belle chaleur de timbre. À cette irréprochabilité du casting vocal féminin répondent des rôles masculins très bien esquissés. Le Masetto d’Igor Bakan répond solidement aux assauts de la piquante Zerlina. Stanislas de Barbeyrac atteint à nouveau une perfection rarement égalée en Don Ottavio. La voix grave et riante du Leporello d’Adrian Sâmpetrean se confond souvent avec celle de Don Giovanni, dans sa tessiture comme dans sa texture. Dans le rôle-titre qu’il connaît bien, Erwin Schrott s’en donne à cœur-joie : son Don Giovanni hâbleur et hédoniste retrouve l’outrance et la démesure latines dont beaucoup d’interprétations plus distanciées l’ont privé. Sa sérénade s’adresse au public, les baisers, œillades et autres reniflements dont font mention le texte n’ont plus rien de métaphorique et sont transcrits avec humour mais sans dérision par son jeu carnassier. Animal, véhément et sans bornes, Don Giovanni incarne ici la pulsion de vie et de liberté de son personnage et de ses victimes consentantes quand la gravité mortuaire du Commandeur d’Alexeï Tinkhomirov devient la métonymie de l’ordre.

C’est du moins la lecture peu originale mais tout à fait valable qu’en propose le metteur en scène Davide Livermore. En recourant aux ébouriffantes projections vidéos de la compagnie de design D-Wok, il convoque plusieurs éléments iconographiques et de nombreuses références. L’ère des Lumières, les façades bariolées d’une Espagne intemporelle, ou encore d’autres éléments clairement cinématographiques – incrustations des interprètes tout en œillades et geste théâtraux, catalogue de Leporello constitué ici trophées de lieux de crime ( !) – se succèdent sur les murs monumentaux du théâtre antique. Tandis que sur la scène se précipitent des voitures, calèches et autres costumes d’époque, et que s’organisent de part et d’autres de la scène quelques embrassades illicites, estocades et autres scènes d’orgie, savamment chorégraphiées par le metteur en scène. Ce parti pris ne relève ni d’une grande cohérence narrative, ni d’un angle de lecture novateur, mais il a le mérite de rappeler la force comique d’un opéra souvent réduit à un logos d’une froideur certaine. Malgré cet égard évident pour l’œuvre et pour le public, Davide Livermore reçoit quelques huées imméritées, mais surtout – et bien heureusement – des applaudissements très enthousiastes.

SUZANNE CANESSA
Août 2019

Photo © C. Gromelle

Cette représentation a eu lieu le 2 août dans le cadre des Chorégies d’Orange
https://www.choregies.fr/