Vu par Zibeline

Retour sur la 69e Berlinale, politiquement féminisée

Une Berlinale au féminin

Retour sur la 69e Berlinale, politiquement féminisée - Zibeline

Si l’année de Gainsbourg était érotique, la 69e Berlinale a été, à coup sûr, politiquement féminisée. Parité dans le jury présidé par Juliette Binoche, et quasi parité dans la sélection

41% de réalisatrices contre, rappelons-le, 14% pour Cannes ! Entre les 7 et 17 février sur tous les écrans de Berlin, les films se sont déclinés dans une grande variété de sujets et d’écritures, nous offrant de beaux moments de cinéma.

Ainsi l’étrange et captivant I was at home, but de la réalisatrice allemande Angela Schanelec. Titre en forme de phrase interrompue pour ce film qui tourne le dos à une intrigue classique. Philip, 13 ans, a disparu pendant une semaine. De cette fugue sans doute hors de la ville, on ne saura rien. La première séquence suit la course à travers champs d’un lapin poursuivi par un chien. Le chien le dévorera dans une maison abandonnée à côté d’un âne placide qu’on retrouvera à la fin dans la même position contemplative. Bestiaire d’un conte des frères Grimm pour encadrer une histoire cruelle ? L’adolescent revient sans qu’aucune explication ne soit donnée ni demandée.

La perturbation a eu lieu. Restent les ondes sismiques qu’elle a générées : angoisse d’Astrid la mère solitaire, perplexité des enseignants. Un frisson lie des scènes juxtaposées, majoritairement statiques, saisies en plans fixes. Il y a le foyer, la rue, le supermarché, le jardin public, la classe où les élèves récitent Hamlet d’une voix monocorde, le corps figé. La parole est rare, empêchée ou retenue. Parfois elle se libère en excès de violence. Ce qui nous vaudra, en plan séquence et mouvement, une « sortie » logorrhéique, à la Nanni Moretti, en pleine rue, de la mère à un réalisateur sur l’authenticité en art. Plus qu’Être ou ne pas Être, il s’agit d’exister. Avoir une mission, tendre une main quand Ophélie se noie et que les couronnes de papier tombent.

Petrunya, elle, sait nager. God Exists, Her Name is Petrunya. Le titre énigmatique s’inscrit sur un plan d’ensemble bleu barré de lignes blanches où se détache, minuscule, une silhouette sur fond de hard-rock. La réalisatrice macédonienne Teona Strugar Mitevska, dont on avait apprécié, il y a dix ans, Je suis de Titov Veles, raconte ici l’histoire, inspirée d’un fait divers, d’une jeune femme qui décide de participer à une compétition rituelle, traditionnellement réservée aux hommes. Pétrunya, 32 ans, tout en rondeur, diplômée de l’université en histoire, vit avec ses parents qui l’abreuvent de conseils.

Suite à un entretien d’embauche humiliant où le patron lui assène : «  Je ne te baiserais même pas, alors pourquoi je t’engagerais ? », elle plonge dans les eaux froides pour récupérer la croix lancée par le prêtre, gage de bonheur et de prospérité pour l’année. Scandale et blasphème ! On lui demande de la restituer. Mais, tenace et sûre de son bon droit, Pétrunya, est décidée à la garder. La caméra la suit de près, chez elle, puis au commissariat où église et police vont la harceler pour la faire céder. Petrunya est le grain de sable qui risque de faire dérailler la machine des traditions ancestrales et patriarcales et c’est d’autant plus dangereux pour les institutions que son geste fait le « buzz ». Plus personne ne sait comment s’y prendre. La mise en scène au cordeau, sobre et efficace, l’interprétation tout en nuances de Zorica Nusheva ont conquis le jury œcuménique et celui du Guild Film Prize qui ont décerné leur Prix à cette fable grinçante.

On aurait aimé évoquer aussi la magistrale leçon de cinéma de Varda par Agnès, la persévérance de l’Italienne Adele Tulli qui traque les stéréotypes de genre dans Normale, la détermination vitale de l’Iranienne Maryam Zaree pour retrouver les circonstances de sa naissance dans Born in Evin, l’humour et la poésie de When tomatoes met Wagner de la Grecque Marianna Economou Les talents féminins existent. Il suffit pour les voir de le vouloir et de les montrer.

ÉLISE PADOVANI et ANNIE GAVA
Février 2019

Ours d’or Synonymes, de Nadav Lapid (France/Israël/Allemagne)
Ours d’argent, Grand Prix du Jury Grâce à Dieu, de François Ozon (France)
Ours d’argent, Prix Alfred Bauer System crasher, de Nora Fingscheidt (Allemagne)
Ours d’argent, Prix de la mise en scène I was at home, but (Allemagne/Serbie)
Angela Shanelec

Photo : Petrunya, de Teona Strugar Mitevska © Pyramide films