Objets artistiques russes non homologués à Montpellier

Une autre histoire de l’art

• 28 novembre 2019⇒9 février 2020 •
Objets artistiques russes non homologués à Montpellier - Zibeline

Le Mo.Co présente à l’Hôtel des Collections un panorama des courants non-conformistes soviétiques. Une découverte incontournable.

Objets artistiques non homologués. Des sculptures, des vidéos, des photos, des installations, des performances documentées, des toiles. Pas de tableaux de chevalet. 130 œuvres pour incarner quarante ans d’art tu, caché, dangereux, subversif, et libre. Non conformes aux normes du Réalisme Socialiste, l’art officiel contrôlé par le régime soviétique, qui n’admettait que l’expression figurative et héroïque, un miroir fantasmé et coercitif d’une société sous le joug totalitaire, où signer en tant qu’artiste était interdit, au nom d’un art dédié à la collectivité. Dès les prémisses de la Pérestroïka, Andreï Erofeev s’est donné pour mission de rassembler un corpus d’œuvres qui n’avaient jamais été ni exposées, ni répertoriées : des œuvres qui n’en avaient pas atteint le nom, qui étaient en quelques sortes mortes nées, cachées ici ou là, oubliées pour certaines, soigneusement protégées pour d’autres. Pendant une vingtaine d’années, l’historien d’art a collecté près de 5000 pièces, dont seulement 50 ont été finalement acquises par l’État, les autres étant des dons, offerts par les 191 artistes à Erofeev pour son projet de création d’un musée de l’art « non-conformiste ». La quête a été longue, les luttes répétées, les avancées entravées, mais la collection est aujourd’hui vivante et reconnue, conservée à la Galerie nationale Tretiakov à Moscou. Andreï Erofeev a réussi à faire accepter et reconnaître la valeur d’un art qui était destiné à faire tomber le régime soviétique. Mission de fait doublement impossible, menacée d’un côté par la censure, (« L’État n’avait pas tort d’avoir peur de l’art », commentait-t-il lors de l’inauguration de l’exposition à l’Hôtel des collections), de l’autre par la tension antinomique entre non-conformisme et muséification. Or, la collection qu’il est parvenu à constituer et diffuser est remarquable, et les œuvres qu’il a choisi d’exposer à Montpellier permettent, dans un parcours en 16 sections thématiques qui suivent les différents mouvements artistiques entre le post stalinisme et les années 2000, de découvrir des courants à la fois méconnus et pourtant incroyablement reliés à la culture contemporaine mondiale.

Histoire parallèle

Privés de représentations de l’art occidental, les artistes soviétiques des années 50-60 renouent avec l’avant-garde des années 20 incarnée par Malevitch. Le Réalisme ne supportait pas l’abstraction, et inventer des formes était passible d’enfermement. Slepian (La science. Composition abstraite, 1957) peint « à la Pollock » sans jamais avoir vu l’une de ses toiles. Une histoire de l’art parallèle commence ainsi à se développer, relecture imaginaire d’un art occidental retraduit, déconstruit, dépassé. Komar & Melamid ouvrent la porte de la dérision, osent remettre en cause le minimalisme revendiqué de la génération précédente : Cercle, carré, triangle (1974-1975) s’aventure à ridiculiser Malevitch, le discours critique (tant du politique que de l’art) advient avec leurs productions conceptuelles. « L’inventaire du banal », développe ensuite une réflexion sur la vie quotidienne et ses objets (Coffre avec déchets, Ilya Kabakov, 1981, métaphore de l’institution muséale et du collectionnisme). La transition entre le « Pari perdu d’avance » du Pop Art russe (comment critiquer la société de consommation dans un pays où tout est rationné ?), rapidement éclipsé par le Sots Art (plutôt que de remettre en question les objets, il s’agira de « Corrompre l’image du pouvoir ») est passionnante (Leonid Sokov, L’Allée des héros, 1976). Les « Apprentis-provocateurs » s’approprient, pour mieux en jouer, les codes occidentaux (Jeff Koons, Ballons, 1992, Adveï Ter-Oganyan) et le « Réalisme psychédélique » révèle les formes d’un cauchemar qui ne demande qu’à se réveiller (Lit, Anton Olshvang, 1990-91).

ANNA ZISMAN
Décembre 2019

Les non-conformistes. Histoire d’une collection russe
jusqu’au 9 février
Mo.Co Hôtel des Collections, Montpellier

Photo : Vue de l’exposition « Les non-conformistes. Histoire d’une collection russe », MO.CO. Montpellier Contemporain, 2019 Courtesy : Galerie Nationale Tretiakov © Marc Domage