Sous le ciel de l'Altaï de LI Juan: hommage aux oubliés de la Chine

Une autre ChineLu par Zibeline

Sous le ciel de l'Altaï de LI Juan: hommage aux oubliés de la Chine - Zibeline

Tout est autre dans ces récits venus d’un monde lointain. La romancière LI Juan rapporte les événements, discontinus, de son enfance et sa jeunesse dans la partie la plus occidentale de la Chine, avec ses hauts plateaux, ses nomades kazakhs, ses transhumances. Elle, avec sa mère et sa grand-mère, sont des Chinoises, des Hua parties dans ces contrées sauvages, ce pays d’éleveurs où le froid extrême est suivi de chaleurs accablantes. Pauvres, couturières dans leur minuscule bazar ambulant, elles voyagent de village en hameau, s’installent un temps, font des rencontres, traduisent, apprennent, repartent. Et la narratrice grandit, s’éveille à l’amour, pour un routier de passage mais surtout pour un pays sublime, et rude.

Ce qui ne pourrait être qu’une autobiographie exotique et bucolique surprend à chaque page. Par sa forme d’abord, ses courts récits qui se répondent et se reprennent, centrés sur un événement comme des nouvelles, mais construisant une continuité comme un long roman lacunaire, en pointillés et en ellipses. Par sa langue éblouie qui décrit sans s’attarder, faisant surgir, juste au bon moment, des merveilles, des images, des sensations. Par sa tendresse surtout, envers les personnages croisés, ces Kazakhs qui n’oublient jamais leurs dettes, ces corps abimés qu’il faut habiller pourtant, cette mère qui pétrit et débite le bois avec une force insoupçonnable, ce routier si tendre, cette amie qui reste embarrassée. Ou ce lièvre des neiges qui risque sa vie pour recouvrer sa liberté.

C’est dans ce « chemin sauvage » que LI Juan s’est engagée, en suivant sa famille de femmes et en écrivant, décrivant, dessinant, cet étrange pays où elle vivait. Et l’on sent combien cet éloge est, en soi, un apprivoisement, et une résistance obstinée. Résistance au mépris dans lequel la Chine tient ces populations lointaines, nomades, musulmanes, parlant une autre langue. Au rythme de vie, aux valeurs de nos sociétés ultramodernes, déconnectées de la nature, de sa rigueur et de sa beauté. À l’idée que ces sous-chinois attardés doivent sortir de leur supposée barbarie, ou continuer d’être oubliés.

Agnès Freschel
Juillet 2017

Sous le ciel de l’Altaï, LI Juan
Traduit par Stéphane Lévêque
Ed Philippe Picquier
18€