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Vu par Zibeline

Interview de Mandy Lerouge

Une artiste sans limites

Interview de Mandy Lerouge - Zibeline

Artiste à la fois en devenir et déjà propulsée sur le devant de la scène, Mandy Lerouge ne se fixe ni limites ni frontières. Sa musique respire le monde, les espaces, les rencontres humaines, culturelles et artistiques. Soutenue par la Cité de la Musique de Marseille et l’Espace Culturel de Chaillol, elle sera bientôt sur la scène de l’incontournable Festival international de Tango de Tarbes à la fin du mois d’août.

Rencontre avec une artiste singulière 

Zibeline : Mandy Lerouge, quelques mots sur votre parcours 

Mandy Lerouge : J’ai un parcours un peu atypique en tant que musicienne car je n’ai fait ni conservatoire ni école de musique, j’ai appris au gré des rencontres, par la transmission orale auprès de musiciens de différentes cultures, balinaise ou argentine. J’ai quand même été élève à la Cité de la Musique de Marseille en musiques actuelles. Avant de me lancer sur scène, j’ai « tourné autour du pot » pendant dix ans, en pratiquant des métiers autour de la musique. Je suis ingénieur du son de formation, j’ai été aussi journaliste radio où j’interviewais des artistes musiciens, puis j’ai évolué dans les politiques culturelles où je faisais du conseil en développement culturel auprès des artistes et de tous les acteurs de la culture en PACA. Au bout de dix ans de cette vie professionnelle, je me suis dit qu’il était peut être temps d’appliquer à moi-même les conseils que je donnais aux autres.

Que s’est-il alors passé ?

Lors d’un voyage en 2014 en Argentine, j’ai découvert la musique de ce pays alors que j’y étais allé en tant que cavalière (je le suis depuis l’enfance) pour rencontrer les Gauchos, mais aussi pour y danser le tango. J’ai vite quitté Buenos Aires pour rejoindre les Gauchos au nord et parcourir l’Argentine à cheval. Pour y aller j’ai pris un bus, et j’ai bien fait, car le matin à l’aurore le chauffeur de bus écoutait à fond du folklore argentin. C’est comme ça que j’ai rencontré ces musiques-là, qui ne m’ont ensuite plus quittée.

Lisez-vous la musique ?

Non, je ne sais ni lire ni écrire la musique, ce qui a longtemps été une grande source de complexe, et même de critique. En France il y a quand même cette culture de l’écriture de la musique. Mais le fait de rencontrer les musiques folkloriques argentines m’a redonné confiance : ce sont des musiques qui se transmettent oralement. Je me suis alors dit que ce n’était peut être pas si grave de ne pas lire la musique. Là-bas, musique et danse font partie de la culture quotidienne de chacun.

Depuis combien de temps être vous marseillaise ?

Originaire des Hautes Alpes, je vis à Marseille, depuis treize années.

Peut-on parler de métissage dans votre musique ?

Oui, je suis moi-même issue du métissage puisque j’ai un papa malgache et une maman française. Depuis la naissance je vis dans un univers métissé. Et les musiques que je chante sont elles mêmes métissées, notamment le chamamé qui vient du nord-est de l’Argentine. Cette forme musicale descend des indiens Guarani, peuple originel de ces régions là. Ensuite les musiques baroques (avec l’arrivée des Jésuites au XVIIIème), les guitares espagnoles des conquistadors, puis les accordéons (et leurs polkas) venus avec les vagues de migration d’Europe de l’Est, notamment d’Ukraine, se sont progressivement installés dans la région de Misiones, au nord est de l’Argentine, à l’angle de terre qui partage ses frontières avec le Brésil et le Paraguay. Toutes ces influences se sont nourries les unes des autres pour donner naissance au chamamé comme on l’y entend encore aujourd’hui.

On pourrait presque dire que vous êtes aujourd’hui dans la continuité d’un métissage aux multiples strates?

Exactement. Je n’ai d’ailleurs pas du tout la volonté de me faire passer pour une Argentine. Je suis française d’origine malgache et, à ma connaissance sans aucun sang argentin ! Je m’intéresse à des musiques qui sont très traditionnelles. J’ai eu une certaine appréhension en me demandant quelle serait la réception de mon travail par les argentins « de souche » ; et me suis posée la question de ma légitimité dans cette approche de « leur » musique. J’ai été étonnée de la bienveillance avec laquelle j’ai été accueillie : par les réseaux sociaux je reçois des messages dans lesquels ils me remercient de faire cette musique là, qui est très peu connue en Europe. Lorsque l’on parle de musique argentine on pense toujours au Tango, mais certainement pas au chamamé, chacarera, à la Zamba avec un Z, (rien à voir avec la Samba brésilienne) ! J’ai un léger accent français quand je chante, je n’ai pas envie de le gommer, j’amène moi aussi mon propre héritage et mon propre métissage, dans le respect des musiques que je chante.

C’est justement ce qui fait aussi la singularité de votre musique, que nous découvrons avec la sortie de votre EP 4 titres. Ce métissage se retrouve-t-il également dans l’instrumentation ?

Oui, car traditionnellement ces musiques là sont jouées en argentine avec guitare, percussions (selon la zone géographique), voix et parfois un violon. J’ai choisi des instruments dont je suis plus proche, qui sont le piano, la contrebasse et les percussions, j’ai quand même une petite expérience en jazz, et cela me tenait à cœur d’avoir dans mon projet les instruments en question. Concernant les percussions, je voulais intégrer cet instrument très traditionnel qu’est le bonbo leguero, le tambour traditionnel argentin. Rien qu’avec cet instrumentarium, on se rapproche du trio de jazz (batterie, percussions, piano, contrebasse). Avec ces musiciens argentins ou colombiens et leur grande expérience dans le jazz, on a certainement une touche actuelle et plus occidentale.

Avez-vous des modèles ?

Celle que j’ai tendance à appeler ma maman musicale, Mercedes Sosa, que les argentins appellent la maman du folklore, la voix de l’Amérique latine. Elle a d’ailleurs permis à ces musiques-là de venir en Europe, ayant vécu notamment en France. Il y a aussi la poétesse argentine Alfonsina Storni, qui a écrit des textes fabuleux sur la mer et la mort, sa manière de décrire la mer, les paysages, ont inspiré de nombreuses chansons du folklore argentin. J’ai la chance de travailler avec le pianiste Lalo Zanelli, installé en France depuis 30 ans, pianiste de Gotan Project, de Melingo, et directeur artistique de cinq des albums de François Béranger… je ne connaissais pas son nom, mais ses musiques, j’ai beaucoup aimé sa manière de faire du jazz, en y mêlant sa propre culture, le tango, le folklore argentin… c’est un modèle, j’aime cette manière de faire de la musique, de rester fidèle à ses origines, tout en faisant quelque chose de totalement nouveau et actuel.

Une rencontre marquante ces derniers temps ?

Chango Spasiuk, c’est vraiment grâce à lui que je me suis consacrée à ces musiques : grand maitre accordéoniste de chamamé, il vient du nord-est de l’Argentine. En 2015 j’ai assisté à l’un de ses concerts au musée du Quai Branly à Paris. Ça a été un réel moment de révélation. J’ai été bouleversée comme jamais dans un concert, passant pour toutes les émotions possibles : la joie, la tristesse, la mélancolie… ce fut un moment très fort, et ça m’a décidé… j’ai eu la chance de chanter avec lui en 2016 quand il est venu à Marseille. Il a su qu’une chanteuse interprétait un peu de folklore argentin, (c’était au tout début que je chantais du chamamé), j’ai partagé un titre avec lui. Ces derniers jours, il était en France en tournée, et j’ai eu de nouveau la chance de partager deux titres avec lui, à Grenoble et à Moirans, en Isère. C’est une rencontre marquante, au-delà du fait qu’il est actuellement le plus grand représentant au monde de cette musique, et l’exporte en Europe, en Asie… Il défend au quotidien ce qu’il y a autour, les indiens Guarani, la forêt, la nature ; d’ailleurs, ce répertoire évoque abondamment le rapport à la nature l’attachement à la terre d’origine.

Un futur album ?

C’est en projet : l’album sortira en 2020. Les 4 titres de mon EP en sont une première étape. Avant de se lancer dans un album complet, j’avais besoin de partager ces musiques, et de les faire vivre sur scène, de les faire évoluer.

FRED ISOLETTA
Août 2019

Photographie : Mandy Lerouge © Anne-Laure Etienne