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Etrange beauté du Winterreise de Schubert, proposé au Festival d'Aix en Provence

Un Voyage d’hiver insolite

• 6 juillet 2014 •
Etrange beauté du Winterreise de Schubert, proposé au Festival d'Aix en Provence - Zibeline

Habituellement, un récital de Lieder, c’est un chanteur, un piano ; pas de mise en scène, de décors. La beauté de la musique et des textes  suffisent. Le Winterreise proposé au Festival est d’une étrange beauté. Croisement entre concert, spectacle théâtral, art plastique et vidéo. Matthias Goerne, baryton, a chanté le cycle des centaines de fois, l’a enregistré plusieurs fois aussi; il est rompu à toutes les couleurs schubertiennes, possède l’essence de chacun des  24 Lieder, du troublant Gute Nacht au sublime et suspendu Frühlingstraum. Chaque son est posé, du pianissimo décharné au fortissimo angoissant. Son complice au piano, Markus Hinterhäuser, est habité, il colle aux mots, guidé par la poésie, s’imprègne de la voix chaude et coloré du chanteur. Mais la surprise est la mise en scène et la création visuelle du plasticien sud-africain William Kentridge, apportant mouvement, mémoire, regards croisés ; moments puissants comme cette Krähe (Corneille) qui se ballade sur les toits, présage de mort, idée très romantique où les tableaux projetés reflètent les réalités intérieures. Le chanteur la suit, s’évade avec elle. Goerne est troublé par cette idée lancinante du désespoir, du voyageur qui erre, prend congé, espère un avenir meilleur : son corps est mouvement.  Le génie de Schubert est de produire tout un monde sonore en donnant mille palpitations à ces paysages de l’âme. Le baryton se sert de la vidéo, la scrute, il rentre dans les images, arbres dégarnis, sol rempli de feuilles éparses, gouttes stylisées qui tombent (Gefro’rne Tränen, larmes gelées), vieux villages, livres dont on tourne les pages à l’envers, mélancolique nostalgie. Le Leiermann, (le joueur de vielle), pose le bilan de ce voyage: nouvelle invitation morbide ou espoir de jours meilleurs ? Quintes à vide, bourdon, ostinato main gauche, silence. Le public est médusé. A la fois un grand récital de chant et un sublime contrepoint entre le romantisme écorché de Schubert et l’univers contemporain de Kentridge.

YVES BERGÉ
Juillet 2014

Winterreise a été interprété le 6 juillet à l’Auditorium du Conservatoire Darius Milhaud, dans le cadre du Festival d’Aix-en-Provence.

Photo : Winterreise-c-Patrick Berger

 


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