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Ouverture des Nuits Pianistiques à Aix-en-Provence

Un trio tout neuf

Ouverture des Nuits Pianistiques à Aix-en-Provence - Zibeline

© Luis Bicalho

Pour l’ouverture des Nuits Pianistiques d’Aix-en-Provence, rendez-vous estival prisé fêtant ses vingt-sept ans, Nicolas Bourdoncle, Da-Min Kim et Jean-Baptiste Maizières ont mis en place un tryptique : trois trios romantiques pour piano, violon et violoncelle, de grands classiques de cette formation.

Le Trio élégiaque n°1 de Rachmaninov, écrit en 1892, est une œuvre à part dans sa forme. Composée d’un seul mouvement suspendu, inspiré des pages les plus acérées de Tchaikovski, elle s’axe avant tout sur le piano ; celui-ci tient majoritairement le rôle du thème et beaucoup plus rarement de l’accompagnement, subtilité d’écriture assez rare. Dans une introduction toute en délicatesse, le violon et le violoncelle posent quelques bariolés lents et pianissimo, en triolet puis en sextolets. Le pianiste Nicolas Bourdoncle entre sur ce fin nuage : diplômé du CNSM de Paris, d’origine aixoise et marseillaise, il surprend par son interprétation riche, sa recherche de textures, sa capacité de contrastes complexes, témoignant d’une certaine maturité pour son âge – tout juste vingt-et-un ans ! Ces qualités ne s’avèrent cependant pas suffisantes pour le cadre délicat de la musique chambriste. Sa propension, dans cette première partie, à ne pas prendre en compte les intentions des deux autres musiciens, quand il ne les omet pas complètement, fait ombrage à ces pourtant belles promesses. Le pianiste installe les tempi et les nuances comme il le souhaite, et coupe ainsi la communication et la complicité que cette œuvre si sensible permet.

Les deux instrumentistes un peu mis à l’écart ont l’occasion de s’exprimer dans la seconde œuvre, le célèbre Trio n°1 de Mendelssohn. Créé en 1840, il a connu un succès inégalé dans l’œuvre du compositeur. La version finale de la pièce développe davantage les défis techniques au piano que ses premiers jets, inspirée par la musique de Schumann. Le violoncelliste Jean-Baptiste Maizières est passé lui aussi par le conservatoire d’Aix-en-Provence, avant d’obtenir son diplôme du CNSMDP. Membre du Centre de Musique de Chambre de Paris, il est sans doute le plus expérimenté des musiciens présents dans ce registre. Le lyrisme dont il fait preuve n’est jamais surfait, toujours cohérent avec ce qu’il se passe autour de lui. Il sait passer d’un instant à l’autre du premier plan au second et vice-versa. Comme beaucoup de violoncellistes de cette formation, il fait le liant entre le piano et le violon. Da-Min Kim, supersoliste de l’Orchestre Philharmonique de Marseille, fait montre quant à lui d’un beau son, d’une clarté et d’une technique d’archet irréprochables, malgré une justesse manquant parfois de constance et de minutie. Un sentiment d’unité fait parfois défaut : Nicolas Bourdoncle ne communique pas assez, et à plusieurs reprises ses congénères doivent forcer la vitesse pour être sûrs de ne pas le perdre. Les fins de phrases ne sont pas toujours bien posées, les moments s’enchaînent parfois sans unité de ton. Le « Scherzo » change cependant la donne. Sur des pages plus brillantes, les trois musiciens semblent plus attentifs ; le « Finale » s’ensuit avec beaucoup plus d’harmonie, et achève le Mendelssohn sur un bel élan.

C’est sur cette lancée que les musiciens persistent après l’entracte en s’attaquant à la poésie démesurée du Trio pour piano en la mineur de Tchaïkovski. Ecrit en 1882 à la mémoire de Nikolaï Rubinstein, pianiste et compositeur contemporain de Tchaïkovski, cette pièce mélancolique et funèbre soude davantage nos interprètes, bien qu’elle leur inspire une vision assez sage, plus plane qu’il ne semble nécessaire. L’alchimie du trio, et le sens de l’écoute de Nicolas Bourdoncle ne font ici plus de doute, mais le travail de détail, de regard, la capacité à s’emparer d’instants pour les étirer, les intensifier ou les survolter ne semble pas assez développés, si bien que le public reste un peu sur sa faim. En somme, nous avons ici davantage affaire à trois interprètes distincts, tous très talentueux par ailleurs, qu’à un trio. Quelque chose se passe néanmoins sur l’« Andante con Moto » final, où une citation de la célèbre « Marche funèbre » de Chopin se fait entendre à la main gauche du piano. Sur cette fin d’une vraie profondeur tragique, la musicalité de chacun ne fait aucun doute, et laisse présager un bel avenir – de chambriste ou de soliste.

JULIUS LAY
Juillet 2019
Ce concert a été donné le 30 juillet à Aix-en-Provence dans le cadre des Nuits Pianistiques