Lu par ZibelineChronique du roman L’Averse de Fabienne Jacob aux éditions Gallimard

Un torrent de souvenirs

Chronique du roman L’Averse de Fabienne Jacob aux éditions Gallimard  - Zibeline

Autour du corps de Tahar que l’on a débranché ce matin à l’hôpital, il y a «sa femme de silence, son fils de silence, son beau-père» et leurs pensées qu’il ne peut plus entendre. Aucun Algérien. Mais sa mort, c’est aussi celle de l’Algérie qu’il a quittée. Tout le roman de Fabienne Jacob, L’Averse, s’inscrit dans cette double culture, dans cet entre-deux France-Algérie. Il fait resurgir de sa mémoire les figures d’autrefois, extrêmement vivantes, au milieu de ses trois proches mutiques : Becker, le copain de chambrée à l’armée française où il s’était engagé ; Madame Bayeux, l’institutrice en robe légère qui «trace son nom d’une écriture anglaise sur le tableau noir» ; le vieil Ahmed dans son burnous crasseux ; le fils du colon Vialet, copain d’abord, fuyant ensuite… Fabienne Jacob n’a pas son pareil pour faire entendre les pensées flottantes de Tahar, son inconscience aux dernières lueurs de sa vie, faisant remonter à la surface souvenirs, dialogues, rêves, détails réalistes, sensations et anecdotes. Elle a aussi cette façon particulière de faire parler les corps, dont celui de Tahar qui jouit de ses jouissances passées, dans la fièvre de ses conquêtes. Par petites touches, elle dessine sa femme, toujours en retrait, son fils «demeuré dans l’abysse des origines» et son beau-père qui adresse ses prières «à Dieu qui est aux cieux plutôt qu’à Marie pleine de grâce». Avec, tapie dans l’ombre, cette guerre qui ne disait pas son nom et que seuls les enfants «flairaient au fond des ventres au fond des gorges». Travaillant l’écriture comme une pâte onctueuse ou brisée, elle donne naissance à un roman inclassable et sensuel. C’est sans doute pour cela qu’il vient de recevoir le Prix des lecteurs du Var à la Fête du livre de Toulon.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Décembre 2013

L’Averse
Fabienne Jacob
Gallimard, 12,50 €