Vu par Zibeline

Katie Mitchell adapte Duras : apprendre à un homme à aimer ? Mission impossible

Un simulacre d’amour

Katie Mitchell adapte Duras : apprendre à un homme à aimer ? Mission impossible - Zibeline

Dans sa libre adaptation du récit de Marguerite Duras, La Maladie de la mort, Katie Mitchell ne déroge pas à son processus de télescopage d’une pièce de théâtre et d’un mini-tournage cinématographique. Tout s’opère à vue dans un ballet incessant de cameramen, perchistes, opérateurs, acteurs et narratrice (la voix posée d’Irène Jacob, prisonnière d’une cabine côté jardin). Au-dessus du plateau où tout ce petit monde s’agite en silence et prudemment, un écran diffuse les images tournées dans une chambre d’hôtel, entrecoupées d’échappées belles sur des paysages de plage, seules parenthèses dans ce huis clos physique et psychologique. L’étouffement nous étreint progressivement, comme il asphyxie les deux protagonistes : Laetitia Dosch (fragile prostituée au passé douloureux) et Nick Fletcher (son client aux sentiments atrophiés) dont le jeu distancé fait écho à la distance stylistique durassienne. L’enchainement des séquences, la diction lente et appuyée, les situations répétitives et monotones amplifient cette sensation d’oppression, voire de détachement. Le client tour à tour vénère, déteste, baise et malmène ce corps qui s’offre à lui toutes les nuits. Pourtant c’est dans ses yeux qu’il trouvera le mal qui le ronge : la maladie de la mort. Le non-amour ou l’impossibilité d’aimer. Tandis qu’il philosophe et se lamente sur son vide existentiel, elle compte ses nuits payées ; qu’il la questionne et la tourmente, elle consulte son Smartphone. Elle, est toujours vivante et lui, peut-être, déjà mort… Ce thriller psychologique convient parfaitement à la première mise en scène en français de Katie Mitchell qui fouille, de ses trois caméras simultanées, la dissociation des âmes et des corps, le merchandising inopérant des sentiments, et injecte par écran d’ordinateur interposé des extraits de films pornographiques. Rien de ce qu’il se passe derrière la porte de la chambre 359 ne nous est épargné, ni les colères empiriques ni les scènes de sexe, ni les crises de larmes et la désespérance commune aux héros solitaires. Dans un style très épuré (trop, peut-être ?), Katie Mitchell sonde le désir d’un homme qui attend d’« une forme à sa merci » qu’elle lui apprenne à aimer. Mission impossible.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Mai 2018

La Maladie de la mort a été donné du 15 au 17 mai au théâtre du Gymnase, Marseille.

Photo : © Stephen Cummiskey


Théâtre du Gymnase
4 rue du Théâtre Français
13001 Marseille
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net/