Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub
Vu par Zibeline

Retour sur cinq spectacles présentés au Printemps des Comédiens à Montpellier

Un Printemps en dents de scie

• 31 mai 2019⇒30 juin 2019, 5 juillet 2019⇒27 juillet 2019 •
Retour sur cinq spectacles présentés au Printemps des Comédiens à Montpellier - Zibeline

On n’a pas tout vu, très loin de là, au Printemps des Comédiens. Cinq spectacles ; qu’est-ce, comparé aux 23 proposés (sans compter les chantiers et autres) durant tout le mois de juin à Montpellier ? Le choix, l’agenda, le hasard ont fait que cette année, ce furent cinq compagnies françaises, dont une forte proportion installée dans la région, qui ont fait « notre » Printemps, donnant des couleurs contrastées à ce somptueux rendez-vous du spectacle vivant.

Alain Béhar (Cie Quasi), qui nous avait éblouie avec Les Vagabondes en 2017 (https://www.journalzibeline.fr/critique/deflagration-verbale/) se lance dans La clairière du grand n’importe quoi. Texte de commande au départ (pour Moïse Touré et Jean-Claude Gallotta), l’auteur l’a ensuite développé pour élaborer son propre spectacle. La pièce nous entraine dans une « dystopie climatique » souvent brillante dans l’inspiration poétique (« On perce les nuages, on vide le cloud, une pluie de données dégringole du ciel »), mais qui tient plus de la performance que la réflexion sur nos cauchemars contemporains évoquée par le comédien. Sur fond d’Afrique futuriste et fantasmée, Alain Béhar dénonce et s’inquiète, mais ne parvient pas, pour le moment*, à nous entraîner dans sa folie verbale.

Il y a deux ans, Katia Ferreira présentait une maquette d’une adaptation (avec Charly Breton) du roman de Jeffrey Eugenides, si bien mis en images par Sofia Coppola dans Virgin suicides. Dans le gymnase du lycée Jean Monnet, First Trip avait été une expérience enthousiasmante. (https://www.journalzibeline.fr/critique/trip-first-classe/) L’atmosphère adolescente, américaine, dramatique, corsetée, pleine d’adrénaline et de mystère de ce drame familial et social se dégageait avec une magnifique énergie dans les crissements du sol du terrain de sport, au ras des spectateurs installés sur des chaises de cantine. Co-produit par le Printemps des Comédiens, le spectacle est aujourd’hui finalisé, avec quatorze comédiens entourés d’une vingtaine de figurants lycéens. Les scènes phares sont toujours là : « La journée de la douleur », organisée par la directrice (excellente Frédérique Dufour) du lycée des sœurs Lisbon, cloitrées chez elles, suicidées une à une, est toujours aussi piquante et drôle. L’arrivée de Trip, la coqueluche du bahut, déborde de fantaisie et de vérité. Le match de basket, le bal de promo 1974, la présence sulfureuse et inquiétante des cinq filles aux cheveux longs, les flash-back, tout cela fonctionne bien, la voiture (Dodge ? Buick ? Une belle américaine en tous cas) est un élément clé du décor et du drame. Les parents (Evelyne Didi et Dag Jeanneret) sont parfaits en géniteurs confondus et confondants. Mais alors ? Que manque-t-il ? L’odeur, la résonnance du gymnase ? Le rapport à la scène ? Qu’y a-t-il en trop ? L’enquête, menée par les quatre garçons fascinés par la vie de recluses des Lisbon, paraît longue. La musique, en contrepoint de la plupart des scènes dramatiques, surligne dans des effets appuyés une mise en scène pourtant graphique et rigoureuse. Un peu de magie, un côté « sur le fil » se sont perdus dans la grande salle du théâtre Jean-Claude Carrière.

Boucles temporelles

C’est un Sylvain Creuzevault très en forme qu’on retrouvé avec son Banquet capital, variation extrêmement pertinente et drôle d’après Le Capital de Marx ! Après une série de représentations de plusieurs de ses mises en scène au Théâtre des 13 Vents (Montpellier) à peine quelques jours avant, c’est en effet pendant un roboratif repas politique, avec tout ce que la discipline peut comporter de stimulant et inspirant, que 14 comédiens tissent et refont l’Histoire. Louis Blanc, Raspail, Blanqui, Lamartine, mais aussi Lacan ou Freud (« Je suis son père, assène-t-il » !) se croisent entre sandwichs tirés du sac, sérum physiologique instillé dans les yeux au retour de manif (15 mai 1848), s’engueulent fraternellement, passent devant le tribunal de la Haute cour de Bourges (hilarante scène avec un procureur de la République hystérique et ingérable). Et c’est à une magistrale leçon d’économie qu’on assiste, où tout est remis en perspective de façon éclairante et subtilement militante. « Faire rôtir les questions et recueillir le jus » : voilà une recette qui s’avère largement payante.

Une femme se déplace, de David Lescot (texte, musique et mise en scène), comédie musicale parfaitement bien calée et réalisée, n’était pourtant pas très convaincante. Le propos (la possibilité d’agir sur ses actions passées en voyageant dans le temps est-elle une vraie ou fausse aubaine ?) enchaine un florilège de poncifs plutôt simplets, où les saynètes s’empilent sans que rien ne se résolve ni n’avance (ou recule) vraiment. Tout est parfait (chant, mélodie, jeu, décor, mouvements), mais rien d’advient de cette somme d’énergie qui tourne finalement à vide.

Christian Rizzo raconte une histoire sans paroles et pleine de pistes. Il est question, dans une maison, de transmission, de passage, d’immémoriel, de souvenirs, de mort, de cosmos. Quel bonheur de retrouver, multipliée, croisée par 14 interprètes, la chorégraphie précise et inventive du directeur du centre chorégraphique de Montpellier. Sur la création musicale des complices Pénélope Michel et Nicolas Devos, profonde et juste, les danseurs écrivent une partition qui suggère un groupe en gestation. Pas de contact au début de la pièce. Le plateau est occupé par un terril (ou un volcan au repos), ocre, lisse, présence hiératique. Au-dessus, une voute : sculpture lumineuse et mouvante, traits de leds qui fusent, tracent le plan de cette bâtisse évoquée par le titre, mais aussi surtout ce qui pourrait être un chemin de vie, un arbre généalogique, le sang qui circule dans nos veines, l’équation mystérieuse qui fait que nous resterions ensemble sous ce toit protecteur. Des binômes effectuent les mêmes mouvements, petites séquences chargées d’affects. Saccades fluides. Et lorsque l’un d’eux répand la tourbe en un flot désormais ininterrompu sur la scène et les danseurs, une maison prend une dimension spirituelle et symbolique qui ne cessera d’enfler jusqu’à la fin. Le sol est couvert de poudre fine, les pas de danse deviennent traces dans la terre, les mouvements et les présences s’imprègnent d’une saveur fantomatique, la pluie de tourbe régénère et enterre à la fois. Le groupe fait corps, tribu, tribuns, vivants parmi les morts, éternellement présents.

ANNA ZISMAN
Juin 2019

* Le spectacle sera repris au Festival d’Avignon OFF, du 5 au 27 juillet à Artéphile

Ces spectacles ont été présentés au Printemps des Comédiens à Montpellier. Débuté le 31 mai, il se poursuit jusqu’au 30 juin.

Photographie : First Trip © Pascale Cholette


Artéphile
7 rue Bourgneuf
84000 Avignon
04 90 03 01 90
artephile.com