Vu par Zibeline

Les Rencontres à l’Echelle, un premier épisode, en novembre, rempli de mystères et de partages

Un peu de chemin pour se connaître un peu…

• 15 novembre 2016⇒13 janvier 2017 •
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Les Rencontres à l’Echelle, un premier épisode, en novembre, rempli de mystères et de partages - Zibeline

Cette formule, arrachée sans ménagement à un poème du performer américain David Antin, s’accompagne d’un « savoir ne pas comprendre » qui serait, paradoxalement, une expérience nécessaire au cheminement, voire au rapprochement, avec l’Autre. Et la langue arabe est évoquée comme endroit d’une butée qui peut aiguiller vers d’autres formes de partage. C’est ce type de parcours que nous proposent d’expérimenter Les Rencontres à l’échelle.

On comprend quand même…

Ouverture donc en français et en arabe avec une petite forme bien ambitieuse : Henri Jules Julien est un lecteur d’Emmanuel Levinas ; De la justice des poissons, son texte sur les villes-refuges, pose la brûlante question des « territoires » et de l’hospitalité par la voix et la présence de l’actrice syrienne Nanda Mohammad qui, accompagnée d’un contrebassiste, en effectue deux passages dans « notre » langue, un troisième dans la « sienne », en modifiant simplement l’énonciation ; subtil décalage difficile à percevoir car l’oreille est sollicitée par les improvisations du musicien et l’œil par le visage de la comédienne qui s’éclaire ou s’assombrit ; on attend quelque chose qui ne se passe pas et en même temps, effet de la lumière tournante ou du sens suspendu dans la douceur de la langue étrangère, le charme opère.

L’arabe encore pour Alors que j’attendais : la même actrice avec d’autres rompus à ce jeu expressif-naturel qu’Omar Abusaada canalise sobrement, l’écriture « documentaire » de Mohamad Al Attar et un dispositif scénique clair (en haut la circulation des pensées de l’homme dans le coma, des images d’actualité et l’étonnant « DJ de Damas » aux platines / en bas le quotidien de la famille dans lequel il s’invite en témoin invisible) font de cette fable réaliste, montée à La Friche et accueillie l’été dernier au Festival d’Avignon, un témoignage plus qu’intéressant sur la jeune génération d’un pays entre la vie et la mort. Troublant regard sur l’urgence de créer et de dire, théâtre en « situation » rare sur « nos » plateaux actuels !

On comprend tout !

Avec la chorégraphe franco-algérienne Nacera Belaza, la mystique muette s’invite et s’impose sans autre forme de communication que l’ample tournoiement obstiné des corps entre ombre et lumière ; les deux pièces présentées successivement –La Traversée et Sur le Fil– offrent à travers de subtiles variations rythmiques des moments de grâce absolue parce que libérés du sens ; combinant la rigueur d’une certaine danse conceptuelle américaine et la transe des soufis, hypnotique et stimulante à la fois, cette chorégraphie sans sujet et pourtant si personnelle cisèle un espace commun au-dedans et au dehors qui s’approche dangereusement de la Beauté, tout simplement.

De la fascination et du lâcher-prise à l’éveil joyeux il n’y a qu’une marche, franchie allègrement en compagnie de la piquante et néanmoins profonde Adeline Rosenstein. Cette performance-conférence documentée, jouée, dansée, par l’auteure-metteure en scène elle-même et quatre complices pendant 4 heures, fait exploser les certitudes liées justement à l’illusion de comprendre. « Il faut vérifier » répète-t-elle à chaque épisode, 4 en tout, censé démêler l’inextricable « Question de Palestine ». Et cette injonction dramaturgique plus que scientifique relance un mode opératoire qui tient tout autant des arts de la scène que de la solide critique de la persuasion par PowerPoint !

Décris-Ravage, titre énigmatique dont on saisit le tragique à l’œuvre dans l’histoire de cette partie du monde, démonte les discours et leur redonne vie, sinon espoir, à travers une gestuelle cocasse dont le leitmotiv volontairement potache consiste en un lancer de boulettes de papier mouillé sur un mur de portes en guise de « projections » d’images ; intelligent, décapant, plein d’humour dans l’approche des thèmes comme dans les rapports entre les comédiens sur scène, le spectacle va loin dans la mise en question du fond (montrer du doigt les « crapules ») comme de la forme (privilégier l’imagination du spectateur). La curiosité reste entière et donc le désir de continuer.

MARIE-JO DHO
Décembre 2016

Le premier temps de la 11e édition des Rencontres à l’Echelle a eu lieu du 15 au 26 novembre à Marseille, il se poursuit jusqu’au 13 janvier

À venir :
D’autres rencontres, sur des sujets liant problématiques de la représentation et actualité brûlante : au MuCEM, Roger Bernat incitera à décrypter Daesh autrement qu’à travers les images imposées par le mouvement islamiste ; en janvier, à La Friche, nous retrouverons la scène iranienne avec Kamal Hashemi et son épopée de l’exil contemporain, et le « théâtre documentaire » de Jérémie Scheidler

04 91 64 60 00 lesrencontresalechelle.com

Photo : Décris-Ravage, d’Adeline Rosenstein © Mathilde Delahaye


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