CINÉCOLE, tout un weekend pour cinéphiles passionnés et endurants

Un jour, une nuit, deux heures

• 27 mai 2017⇒28 mai 2017 •
CINÉCOLE, tout un weekend pour cinéphiles passionnés et endurants - Zibeline

La Semaine de la Critique quitte  la salle du Miramar le dernier weekend du Festival de Cannes pour laisser la place à d’autres festivaliers : des enseignants et des élèves assez fous de cinéma pour y passer 26 heures d’affilée ! Toute une nuit remplie d’images : CINECOLE, le 35e marathon de cinéma conçu par le fameux tandem Cannes Cinéma/ Académie de Nice, un « marathon où l’on court après les coups de cœur ». Une sélection concoctée par une commission d’enseignants : 11 longs métrages et 2 courts, venus de toutes les sections du festival de Cannes.

TOURS ET DETOURS

De la sélection officielle, La Lune de Jupiter du Hongrois Kornel Mundruczo, une médiocre allégorie au style ostentatoire, sur les réfugiés ne restera pas dans les mémoires.  The Day after de  Hong Sang-soo a réjoui les habitués de ce cinéaste sud- coréen qui brouille les repères temporels : une histoire de couple en noir et blanc où l’on a retrouvé sa muse, la superbe Kim Min-hee.

3 longs métrages de la Quinzaine des réalisateurs que les Marseillais ont la chance de pouvoir voir à l’Alhambra. L’Intrusa de Leonardo Di Costanzo suit  le combat d’une éducatrice aux prises avec la mafia, à Naples ; Nothingwood, le documentaire de Sonia Kronlund a permis de faire  la connaissance du prolifique réalisateur afghan, Salim Shaheen. I am not a witch, le premier long-métrage de Rungano Nyoni, native de Zambie, vivant au Pays de Galles, une fable aux tableaux colorés, montre le destin d’ une fillette de huit ans accusée de sorcellerie et obligée d’aller vivre dans une sorte de camp itinérant de sorcières.

D’Un Certain regard, Après la guerre, 1er long d’Annarita Zambrano sonde les répercussions des années de plomb au sein de la famille d’un ex-militant d’extrême gauche, avec des va- et- vient entre la France et l’Italie. Un film un peu trop démonstratif  dont la fin -qu’on ne vous dévoilera pas- est loupée.

Dans Coby, un des deux films de l’ACID, Christian Sonderegger retrace le changement de sexe d’une jeune fille dans le Middle West américain, Suzanna, devenue Coby. Une lente chrysalide qu’accompagnent sa petite amie et sa famille et que le réalisateur filme avec une grande bienveillance. Dans le 2ème film de l’ACID, Scaffolding, Matan Yair campe avec beaucoup justesse un jeune Israélien de 17 ans. Asher, se cherche entre deux figures paternelles, celle de son  professeur de littérature et celle de son père qui voudrait  le voir reprendre l’entreprise familiale d’échafaudage. Film dont le Délégué général de la Semaine de la Critique Charles Tesson, venu présenter sa section, a dit le plus grand bien avant de présenter sa Carte Blanche,  Ava de Lea Mysius, « un film solaire et lyrique » et un « thriller agricole » Petit paysan d’Hubert Charuel  qui a été le Coup de cœur de cette année. Et un des nôtres aussi.

COUPS DE CŒUR

Réaliser un film qui associe le documentaire, la comédie familiale et le polar sur un sujet aussi ingrat que l’abattage d’un troupeau de vaches menacées par une fièvre hémorragique potentiellement contagieuse, et réussir son coup, a de quoi réjouir !

Le jeune réalisateur, fils d’agriculteur, diplômé de la FEMIS en 2011, connaît bien son sujet et l’acteur principal Swann Arlaud a dû suivre un long stage dans une ferme pour devenir Pierre,  jeune éleveur laitier de 35 ans, passionné par son métier, aimant ses bêtes au point de leur donner un prénom, d’user du mot «fille» plutôt que «femelle» pour les désigner, de rêver d’elles, de s’inquiéter pour leur santé au moindre signe suspect, de solliciter à tout bout de champ sa sœur vétérinaire ( interprétée par l’excellente Sara Giraudeau ) et surtout d’enfreindre la loi pour les sauver de la mort imposée par les services sanitaires selon l’implacable principe de précaution. On suit Pierre de très près dans son quotidien. Nourrir les bêtes, les traire, les accoucher, s’occuper des jeunes veaux, conduire un tracteur, remplir des formulaires et des justificatifs pour les autorités qui surveillent la production laitière. Les problèmes du monde agricole se lisent à hauteur d’homme, à l’aune de ses sentiments, de sa solitude. C’est peu dire que le spectateur entre en empathie avec le personnage de tous les plans. Il tremble avec lui quand, nimbé de lumière, Pierre abat sa première vache malade hors champ et l’enterre de nuit. Il tremble pour lui en suivant l’engrenage de ses mensonges qui ne font que reculer la terrible échéance. Car il n’est pas facile de faire disparaître une bête identifiée, numérotée, régulièrement contrôlée ! Pierre n’est qu’un «petit paysan» dont la démarche ne se veut pas politique contrairement à celle du youtuber rageur (Bouli Lanners) à qui il est arrivé la même mésaventure. Lui désire juste sauver ses bêtes, revendiquer une humanité, une proximité dans un monde agricole normalisé bientôt régi par des robots. Ce qui bien sûr est éminemment politique. La dernière séquence laisse Pierre s’éloigner sur un chemin de terre entre deux champs : on ne sait vers quel avenir !

Dernière sélection, le Prix Ecrans Juniors que sont venus présenter une vingtaine de collégiens du collège Gérard Philippe de Cannes : le très émouvant Estiu 93 de Carla Simon Pipó, inspiré par les souvenirs de sa propre jeunesse.. Filmé à hauteur d’enfant, souvent en plans séquences, Estiu 93 suit un été de Frida,(excellente Laia Artigas)  une gamine dont la mère vient de mourir et qui, confiée à sa tante, découvre un monde qu’elle ne connait pas, un nouveau foyer,  Anna, sa nouvelle « sœur », la campagne – elle a peur des poules, confond une salade avec un chou !- Pas simple non plus pour Marga et Esteve, ses nouveaux « parents » de vivre avec cette petite fille, butée et menteuse parfois, surtout brisée. Quand Frida accepte qu’aucune magie ne lui rendra sa maman, elle tournera le dos à la religion de sa grand-mère et à ses propres croyances et pourra se reconstruire. Carla Simon Pipó filme avec une grande pudeur et beaucoup de tendresse ses personnages et sa direction d’enfants/ acteurs  est remarquable. Un  premier long qui révèle une vraie cinéaste.

L’avenir porté par la jeunesse, ce fut un des thèmes majeurs de ce 70è Festival de Cannes et par ricochet de cette 35è édition de Cinécole, fidèle au profil général des sélections. Jeunes réalisateurs (7 premiers films sur les 11 longs métrages proposés), jeunes personnages et un état des lieux très nuancé du monde dont ils héritent.

Annie GAVA et Elise PADOVANI

MAI 2017

Petit Paysan© Pyramide Distribution