Un nouveau petit bijou au théâtre des Ateliers ; Trois Sœurs d’après Tchékhov

Un jeu de paléontologueVu par Zibeline

Un nouveau petit bijou au théâtre des Ateliers ; Trois Sœurs d’après Tchékhov - Zibeline

Création de la saison 2020-2021 au théâtre des Ateliers, Trois Sœurs, d’après Les Trois Sœurs d’Anton Tchekhov, offre une relecture vivifiante et subtile de l’œuvre du dramaturge russe. « Nous nous sommes livrés au jeu des paléontologues qui cherchent à reconstituer un être entier à partir d’une empreinte », explique Alain Simon qui adapte et met en scène le texte (retravaillé à partir de sa traduction mot à mot), amputé de toutes les répliques qui ne sont pas attribuées aux trois sœurs, Olga, Irina et Macha, respectivement interprétées avec une saisissante finesse par Noëlie Giraud, Elyssa Leydet, Brunel et Bénédicte Menissier.

Confinées dans une petite ville de province où vient d’arriver un régiment, les trois sœurs Prozorov et leur frère Andreï partagent la demeure familiale. Le récit débute par l’anniversaire de la plus jeune, Irina, date coïncidant avec celle de la mort de leur père. L’ennui de la vie campagnarde est rythmé par les visites des officiers, leurs conversations oiseuses et parfois absurdes. Le rêve d’un retour à Moscou, où les jeunes femmes ont passé leur enfance, revient, leitmotiv dont les échos s’étiolent avec la fin des espérances, la promesse de vie brillante et heureuse s’embourbe : le frère, artiste choyé, destiné à une belle carrière de professeur d’université, se marie à une femme sans envergure et vulgaire, Andreï s’adonne aux jeux, hypothèque la propriété, annihilant tout projet de départ.

L’ennui, la fatigue d’une vie insatisfaisante, grignotent peu à peu les enthousiasmes. Olga (vingt-huit ans au début de la pièce), professeur dans un lycée dont elle finira par être la directrice sans l’avoir vraiment voulu, s’épuise, remplace la mère des Prozorov, et a abandonné ses propres envies pour se consacrer à ses sœurs. Macha, pianiste, est mariée à un être plus âgé qu’elle et s’amourache du pétillant lieutenant-colonel Verchinine, espérances amoureuses qui s’éteignent avec le départ de la garnison. Olga, la plus jeune (vingt ans au début de la pièce), est emplie d’enthousiasmes et de joie de vivre, la voix fraîche de son interprète sert avec vivacité ses élans, sa volonté de travailler, de donner un sens à son existence. Jamais découragée, elle s’investit avec passion dans ses diverses tâches, accepte d’épouser à la fin de la pièce le baron von Touzenbach amoureux transi depuis cinq ans. Franche, elle lui avoue son estime et son absence d’amour en acceptant la proposition de mariage.

Le peu, l’ennui, deviennent matière. Les évolutions des trois jeunes femmes sur le plateau cernent trois univers, trois analyses, trois regards, et c’est ce prisme qui redessine le monde, suscite les cadres et les êtres, peuple l’invisible de présences tangibles. Tout un univers est sculpté en creux, l’évocation de leurs empreintes matérialise les fantômes, leur accorde une corpulence, des tics, des expressions, des emportements, des dérobades, des propos ridicules ou sages. Le mouvement crée, peint émotions, sentiments, rend perceptibles les moindres nuances, brosse une fresque animée d’où émerge une kyrielle de personnages hauts en couleurs et toute une société dense et vivante. Tout un monde nous est offert, filtré par la perception des protagonistes. Cette exploration, superbement servie par les lumières de Syméon Fieulaine, démontre, s’il était besoin, la puissance de l’art théâtral lorsqu’il est porté avec brio et intelligence.

MARYVONNE COLOMBANI
Mars 2021

Trois Sœurs a été donné au Théâtre des Ateliers, Aix-en-Provence le 9 mars devant un public de professionnels.

Photographie © théâtre des Ateliers, Aix-en-Provence

Théâtre des Ateliers
29 Place Miollis
13100 Aix-en-Provence
04 42 38 10 45
http://www.theatre-des-ateliers-aix.com/