Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub
Vu par Zibeline

Oeuvres fortes et lumineuses au Festival de Marseille danse et arts multiples

Un formidable jeu de correspondances

• 19 juin 2013⇒12 juillet 2013 •
Oeuvres fortes et lumineuses au Festival de Marseille danse et arts multiples - Zibeline

Lieu de tous les croisements, le Festival de Marseille danse et arts multiples aura été marqué par des œuvres fortes, et lumineuses. Au sens où la lumière les pénétra de diverses manières

Difficile de présenter en deux mots Ryoji Ikeda, figure majeure de la scène minimaliste électronique. Un «chef d’orchestre», certainement, car il manie à la perfection le son, l’image, les matières, les phénomènes physiques et les notions mathématiques. Quitte à déstabiliser notre écoute par l’avalanche de détonations visuelles et sonores, de vibrations, de partitions chiffrées, de phrases parfois faciles («Information is not Knowlegde»), de formes et de graphismes impulsés par le son. Qu’importe, son concert-performance Superposition propose une expérience cosmique dans une obscurité quasi totale, aux allures de rituel mystique. Même sensation d’immersion avec l’une des deux œuvres en dialogue du suédois Christian Partos qui emprunte aux nouvelles technologies leur vocabulaire plastique : dans M.O.M. (Miroir à orientation multiple), cinq mille petits éclats dessinent le portrait de sa mère disparue, apparaissant et disparaissant au gré de notre propre reflet qui, selon l’inclinaison de la lumière, le recouvre totalement. L’œuvre procède de la même geste que Sophie Calle affrontant la mort de sa mère dans son exposition-performance Rachel, Monique jouée au Festival d’Avignon 2012. La seconde, Step-Motor-Animations, est une œuvre à la table composée de deux disques en rotation éclairés par une lumière stroboscopique : l’effet de spirale entraîne dans son sillage l’image mille fois dupliquée de sa fille bébé. Seul bémol à cette double installation, le lieu -département spectacles vivants et hall d’entrée de l’Alcazar- qui a l’avantage d’être ouvert à un large public mais dont les espaces sont peu appropriés. Une galerie du réseau Marseille Expos aurait pu jouer la carte de l’art contemporain accessible à tous…

 

Chroma de Shiro Takatani et Soleils de Pierre Droulers ont, dans des grammaires très différentes, fait surgir de belles correspondances car ils partagent un même questionnement sur la lumière et entretiennent des relations intenses avec la couleur. Vibrantes même ! Chroma c’est le noir qui chemine vers la couleur, c’est la rédemption après la mort. Shiro Takatani, en maître du clair obscur, dessine dans une scène crépusculaire des images mouvantes sur le sol, découpe des silhouettes fugaces telles des ombres chinoises. Ellipses de danse surgies du tréfonds et murmures chuchotés dans un monde de lignes et de plans, d’images vidéo où le paysage se fond dans le paysage. Où la toile disparaît du châssis et où les tableaux sont monochromes. Vivre Chroma sur scène a la même intensité que voir Le Carré blanc sur fond blanc de Malévitch ! Dans Soleils, Pierre Droulers nous ramène où la clarté se fait. Là où la lumière sculpte les silhouettes fuyantes, glissantes, quand la danse questionne le geste et le vide, quand les corps se musicalisent et drainent le rythme. Lancinant, entêtant, martelé au sol dans un souffle puissant. À la vitesse du feu la lumière passe de main en main, se propage ; elle est incantation quand le «dieu soleil» prend possession des corps emportés par le tempo des percussions.

Au-delà du cercle de lumière

Le Festival de Marseille connut d’autres instants magiques avec Bill T. Jones qui, à l’issue de Play and Play : An Evening of Movement and Music, esquissa quelques pas de danse devant un public conquis par la gestuelle épurée de ses interprètes, l’élégance de ses chorégraphies, le mariage complexe de son écriture avec la musique de Ravel et de Mendelssohn. Ses trois pièces explorèrent tour à tour le champ de la mélancolie, le monde de l’image et le tourbillon de la vie. Même standing ovation pour Sadeh21 de la Batsheva Dance Company dirigée par Ohad Naharin. Le raz de marée émotionnel prit naissance dans une succession de figures au ralenti et de pas de deux énergiques, grossit à force de déhanchés joyeux et de diagonales ascensionnelles, s’immobilisa dans la violence d’un corps-à-corps explosif avant de culminer dans un ensemble exclusivement masculin, scandé, foulant la terre aux pieds. Un flux et reflux permanent jusqu’à ce que les corps disparaissent derrière le mur dans un ultime mouvement : «Je voudrais (…) que les murs tombent dans une interrogation commune, le temps d’une représentation.» C’est chose faite. Puis une ultime lumière noire venue d’Afrique du sud envoûta la dernière soirée du festival quand la pop instrumentale du quartet d’Éric Truffaz fit entendre la danse musicale de Gregory Maqoma.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Juillet 2013

Le Festival de Marseille a eu lieu du 19 juin au 12 juillet

Crédit photo :

Sadeh21 c Agnes Mellon

Chroma c Agnes Mellon