Quatre expositions prolongées cet été à La Friche Belle de Mai

Un éclectisme salvateurVu par Zibeline

• 3 juillet 2020⇒25 octobre 2020 •
Quatre expositions prolongées cet été à La Friche Belle de Mai - Zibeline

La Friche la Belle de Mai inaugurait ses quatre nouvelles expositions le jour même du confinement. Heureusement, le lieu a rouvert ses portes et évité la disparition pure et simple des événements en les prolongeant.

Acte de mémoire

Depuis 2007, l’artiste allemande Margret Hoppe parcourt les vestiges militaires du Parc national des calanques ainsi que les lieux d’exil à Marseille et alentours (Aix-en-Provence et Sanary-sur-Mer), notamment le long du « Südwall » (Mur de la Méditerranée) qui servit de poste de défense à la Wehrmacht en 1943. Son immersion, rendue possible grâce à plusieurs résidences de recherche financées par le Goethe Institut et Le Garage photographie Marseille, a donné lieu à une restitution photographique, nourrie de ses contacts physiques répétés sur le territoire et de ses recherches documentaires et iconographiques. Des photographies exposées volontairement face contre le mur, dont on découvre au dos le travail graphique et les notes réalisés par l’artiste sur les notions de trace, d’archive et de mémoire. En écho à ses questionnements : « Comment saisit-on la mémoire ? Comment je la photographie ? Quel est le rôle de la photographie en tant que vecteur-témoignage ? ». Il résulte de son cheminement dans l’histoire franco-allemande, et au-delà européenne précise-t-elle, un corpus de tirages argentiques de paysages blessés par les ruines des fortifications, nimbés d’une lumière douce, laiteuse, de début de journées que l’on imagine volontiers silencieuses… Instant béni pour la photographie qui remonte le fil du temps pour évoquer une histoire douloureuse et tirer la sonnette d’alarme « à l’heure de la montée des nationalismes en Europe ». Pro-européenne, Margret Hoppe milite à travers son art photographique à la réconciliation des peuples et à la construction d’un avenir commun.

Faites vos jeux !

À quoi joue Julien Blaine à près de 60 ans de carrière ? Certainement pas au jeu de la spéculation, lui qui pourfend le marché de l’art et offre ses œuvres à celui qui veut les prendre ! L’arpenteur de son Grand dépotoir peut ainsi choisir parmi toutes celles mises à plat et au grand jour : affiches, toiles, graffs, jeux de mots, panneaux récupérés dans la rue en quantité industrielle, sculptures, photographies… Indices, symboles et traces d’une vie de poésie écrite, peinte, hurlée, éditée, dont les noms, les chiffres, les images et les sons forment l’alphabet singulier, corrosif, du trublion Julien Blaine. De la poésie sonore au ready-made, de la posture à l’imposture, de l’irrévérence au sabotage, ses « objets » et ses « actes » n’ont cessé de vivre en parfaite osmose, comme plongés dans un bain bouillonnant d’idées, de jeux de mots, de métaphysique. « Ce qui fait mon travail, explique-t-il avec la verve d’un jeune homme (lire ici notre entretien avec l’artiste), c’est l’association entre le corps et la voix, la gestualité et la voix dans un rapport poétique et politique ». Éternel joueur, il rend hommage à Zorro comme à Courbet, il expose des « démonstr’actions », détourne le sens des mots, invente une mythologie contemporaine, érige les ânes et les céphalopodes en héros, fait de son corps le réceptacle de tatouages et de blessures, transforme chaque apparition en performance. Bref, sa vie d’iconoclaste patenté est à elle seule un manifeste pour l’art dont il éparpille les faits d’armes en une ultime provocation : celle de donner au lieu de vendre.

Le must de la série B

Délirante, farfelue, gore, échevelée… l’exposition imaginée par Tank Art Space s’est tissée autour d’un film culte dans le panthéon américain : Street Trash, réalisé par Jim Muro. Dans la même veine, donc, le tandem Amandine Guruceaga et Benjamin Marianne a rassemblé « des œuvres d’artistes contemporains qui, par leurs formes, leurs matériaux et leur esthétique partagent cette fascination jouissive pour ce qui fait peur, répugne ou traumatise mais qui pourtant subliment les matières pauvres et délaissées ». Il fallait oser ce parallèle entre les banlieues newyorkaises des années 80 et la cité phocéenne des années 2020, d’autant qu’il fonctionne parfaitement ! Tous les artistes présents semblent avoir pour expression de ralliement « Do it yourself », et ce quel que soit leur medium de prédilection : la vidéo pour Michel Blazy qui introduit l’exposition avec Voyage au centre, la céramique et la pâte de verre pour Elsa Sahal qui crée des formes moléculaires en mouvement, les collages pour Michel Gouéry influencé par l’art brut, des milliers de confettis encartonnés pour Hugo L’ahelec… Et ainsi de suite, dans une explosion illimitée de styles et d’esthétiques, et « une scénographie sombre et inquiétante ». Ode festive aux formes hétéroclites, aux coulures, à la profusion, aux couleurs exacerbées, aux corps monstrueux, à la métamorphose, à la décomposition des matières, au burlesque, voire à l’apocalypse, cette antithèse du white cube sature à coup sûr le regard. Comme un parfait film gore…

Effet ping-pong

L’une est installée en France, l’autre à Bruxelles et toutes deux sont commissaires de Signal – Espace(s) Réciproque(s), première étape de la Saison parallèle à Marseille initiée par le Centre Wallonie Bruxelles à Paris. Une collaboration faite de rebonds, de flux, de connexions et d’échanges autour d’un questionnement commun : l’œuvre elle-même n’est-elle pas déjà un signal ? Partant de ce constat Aurélie Faure et Lola Meotti ont sélectionné le travail de 15 artistes belges et internationaux installés dans la capitale flamande, et conçu une exposition faite de circonvolutions, de détours et de distorsions. Un parcours sinueux où l’œil et l’oreille sont sollicités de manière non conventionnelle ; où il fait bon cheminer à rebours ou en zigzag au gré d’œuvres traversées par le numérique, le cosmos, les frontières, la guerre, la cellule ou l’individualisme. Produite in situ, l’installation Succession #1 de Lucie Lanzini met en tension l’espace du Panorama dans toute sa hauteur monumentale via le trompe-l’œil de la matière et ses symboles. Autre effet illusoire avec la Videosculpture XIV (Shudder) d’Emmanuel Van der Auwera et son « monde de fantaisie sombre » révélée de l’autre côté du miroir… Ou encore Underautomata filmé par Eva L’Hoest avec une caméra utilisée dans l’industrie du jeu vidéo, qui fige l’humain dans un environnement terrifiant, un espace entre deux géographies, deux espaces temporel et physique. Un univers qui glace le sang à l’instar de celui capté par drone par Armand Morin, Posters et souvenirs, qui fait surgir sous nos yeux effarés des paysages dévastés par la main de l’homme. Ultime « signal » d’alerte d’un futur incertain.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Juillet 2020

Südwall (le mur de la Méditerranée) jusqu’au 16 août
Margret Hoppe
Salle des machines

Le Grand dépotoir, jusqu’au 9 août
Julien Blaine
3ème étage du Panorama
Lire ici notre entretien avec l’artiste.
Il sera présent du mercredi au dimanche de 14h à 19h.

Street Trash, Sculptural as spécial effect, jusqu’au 25 octobre
4ème étage du Panorama

Signal – Espace(s) Réciproque(s), jusqu’au 25 octobre
Salle du Panorama

La Friche la Belle de Mai, Marseille

Photo : Signal-Espace(s), vue d’exposition(s) © Jean Christophe Lett

La Friche
41 rue Jobin
13003 Marseille
04 95 04 95 95
http://www.lafriche.org/