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Alexandre Tharaud séduit la Roque d’Anthéron

Un dandy à la Roque

Alexandre Tharaud séduit la Roque d’Anthéron - Zibeline

Le dernier concert du Festival International de piano de La Roque d’Anthéron proposait la venue de l’un des plus médiatiques des pianistes actuels, Alexandre Tharaud, autorisant par là tous les espoirs et toutes les défiances. Difficile gageure…

Le programme entrelaçait l’esprit baroque et le romantisme, avec des œuvres de Couperin, Beethoven et Grieg, le tout présenté avec intelligence par le conférencier André Peyrègne qui réitérait ce périlleux exercice initié la veille.

Le jeu lyrique d’Alexandre Tharaud se glissa alors avec une élégante perspicacité dans l’univers des tableautins de Couperin, aux noms programmatiques, qui évoquent tour à tour personnages, états d’âme, paysages… Des trilles invraisemblables émergent de la régularité de La Logivière, un rythme enjoué semble plastronner Les Calotins, dont les silhouettes cocasses se dessinent en forçant certains traits, un lyrisme champêtre brosse le tableau des Roseaux, une orchestration ample accorde sa fluidité aux Barricades mystérieuses, salutations ampoulées et hyperboliques des danseurs animent une vive Passacaille, une évanescence nostalgique nimbe Les Ombres errantes tandis que résonne, primesautier, Le Carillon de Cythère et que la virtuosité claire du pianiste se teinte d’humour avec Tic-toc-choc ou les Mallotins.

Le jeu en épure, très distancié, du musicien rend à la Sonate n°30 en mi majeur opus 109 de Beethoven une finesse de lignes rare : un Bach jouant une œuvre romantique, sans pathos, dans une esthétique du dépouillement. L’émotion sourd alors, dans cette approche lumineuse. Ainsi en sera-t-il de la Sonate n° 31 en la bémol majeur opus 110, où les éclats, comme détachés de la mélodie fusent avec une force surprenante. On peut être désorientés par cette interprétation brillante qui offre une lecture neuve, dans laquelle le musicien s’efface et laisse à la partition le soin de dicter ses élans. Nous sommes aux frontières entre clavecin et piano, les sources baroques du romantisme affleurent, imprègnent les pièces de leur rigueur et de leur fantaisie, savent d’une pirouette exprimer la densité d’une pensée et l’ourler d’ironie. Les extraits de la Suite Holdberg opus 40 de Grieg sont envisagés de la même manière alors que les cigales du parc de Florans redoublent l’effort de leurs crécelles. Accents folkloriques et contrepoints se mêlent dans une écriture qui n’est pas sans évoquer des œuvres baroques de Bach qui seraient plongées dans une poésie toute nervalienne.

Bissé avec enthousiasme, le musicien généreux offrait avec un jeu qui retrouvait toute l’espièglerie que peut instaurer une amicale connivence les Sonates K32 et K 141 de Scarlatti puis, endiablés et potaches Les Sauvages de Rameau pour un public définitivement séduit.

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2019

Concert donné le 18 août au parc du Château de Florans, dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron.

Photographie © Christophe GREMIOT