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Le procureur Jacques Dallest ouvre la Semaine de la pop philosophie à Marseille, sur le thème du crime

« Un criminel qui vous ressemble est inquiétant »

Le procureur Jacques Dallest ouvre la Semaine de la pop philosophie à Marseille, sur le thème du crime - Zibeline

Jacques Dallest a un CV long comme le bras, puisque ce pénaliste a été tour à tour juge d’instruction, avocat général en cour d’assises, procureur de la République et aujourd’hui procureur général. Le 26 octobre, cet homme à l’esprit affûté a rempli l’auditorium du Mucem pour lancer la Semaine de la pop philosophie 2019, avec un exposé intitulé La figure de l’assassin, le criminel est-il si différent de nous ?.

Déflation criminelle

On ne se lance pas dans une telle carrière sans raison. Jacques Dallest déclare avoir été irrésistiblement attiré par la déviance sous toutes ses formes, qu’il s’agisse du crime ou de la folie. Et il a été servi, passant son temps « au contact de la haine, du mensonge, de la peine ». Mais il insiste : le quotidien d’un procureur qui côtoie « la noirceur de l’âme » ne doit pas le faire plonger dans le cynisme. Appliquer le droit conduit souvent à une approche technique, froide, que l’on peut reprocher à la justice comme à la médecine, lorsque cette dernière oublie qu’elle a affaire à des êtres humains. D’ailleurs, plutôt que d’épaissir le code pénal, où de nouvelles infractions apparaissent chaque année, il préférerait une déflation : moins de délits, moins de criminels !

Son point de vue est proche de celui d’Émile Durkheim, le sociologue pour qui le meurtre est « normal et nécessaire », pas une société n’en étant exempte. À sa propre question, Jacques Dallest répond donc par la négative. Non, le criminel n’est pas si différent de l’innocent : très peu de choses peuvent entraîner ou prévenir un passage à l’acte. Certains ont des parcours chaotiques, d’autres des vies parfaitement ordinaires, avant de commettre l’irréparable. Il recommande de se méfier de l’humiliation infligée à autrui ; elle s’accumule et peut un jour exploser, sur un mot de trop. « Les jurés tirés au sort pour des affaires de meurtres imaginent faire face à un monstre, et ils découvrent un homme sans relief, ou même avec une bonne tête. » Or, « voir un criminel qui vous ressemble est inquiétant, c’est un miroir qui vous renvoie votre image : ce serait plus rassurant qu’elle soit différente ! »

Et dans le cas des crimes idéologiques ?

Jacques Dallest différencie les crimes « ordinaires », de proximité, qui peuvent aussi être compassionnels, « si votre conjoint souffre d’une maladie incurable et que vous voulez abréger ses souffrances », et les crimes idéologiques. Les terroristes, les génocidaires mettent souvent en avant leur obéissance à quelqu’un d’autre, une hiérarchie ou une règle transcendante. « On est tous susceptibles d’obéir aux ordres d’une figure d’autorité » dit-il, avant de citer Goethe -« Il n’y a pas de crime dont je ne me sois un jour senti capable »-, et Nietzsche -« Celui qui lutte contre les monstres doit veiller à ne pas en devenir un lui-même ». Après son allocution, une discussion, initialement prévue avec Natacha Polony, s’est tenue avec Alain Léauthier, écrivain et journaliste d’investigation. Ce dernier a surtout maintenu le magistrat sur un terrain philosophique assez verbeux, laissant peu le micro au public du Mucem. Dommage ! Car on aurait particulièrement apprécié pouvoir soumettre une question à celui qui a été en poste plusieurs années à Marseille. Suite aux effondrements d’immeubles dans le quartier de Noailles, une manifestation a eu lieu en décembre dernier, au cours de laquelle une octogénaire, Zineb Redouane, a été touchée à la tête par une grenade lacrymogène, alors qu’elle fermait ses volets. Elle est morte des suites de sa blessure. L’affaire a été portée en justice, mais avance lentement, comme énormément de cas impliquant des violences policières, qui très souvent aboutissent à des non-lieux, quand la victime elle-même ne se retrouve pas criminalisée. Monsieur Dallest, qu’en auriez-vous dit ? Est-ce que la justice française obéit à des ordres idéologiques ?

GAËLLE CLOAREC
Octobre 2019

La conférence de Jacques Dallest a ouvert la Semaine de la pop philosophie, qui se poursuit à Marseille jusqu’au 2 novembre.

Photo : Jacques Dallest -c- G.C.


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