Vu par Zibeline

La nuit juste avant les forêts d'une troublante actualité sur l'île de la Barthelasse

Un cri avant la nuit

La nuit juste avant les forêts d'une troublante actualité sur l'île de la Barthelasse - Zibeline

En 1977 Bernard-Marie Koltès montait dans le Off d’Avignon La nuit juste avant les forêts. Le succès de la pièce, sans cesse grandissant, lui accorda la reconnaissance de ses pairs. Après Romain Duris et Denis Lavant, entre autres, c’est le très jeune comédien, Félicien Graugnard, (Compagnie des Sirventès de l’Hérault), qui s’est lancé à corps perdu, au juste sens des mots, dans l’interprétation de ce personnage sans famille et sans toit : un homme jeune cherche à éveiller l’intérêt d’un inconnu qui ne répond jamais. Belle performance d’acteur qui parcourt l’espace, saute, culbute, crie sa difficulté à s’adapter à une société cruelle qui « entube » les gens, à retrouver l’émoi d’une nuit d’amour. Ce long monologue d’une soixantaine de pages se développe dans un souffle continu, comme une phrase unique. La langue si particulière de Koltès faite de poésie et de crudité résonne, happe le spectateur. Le metteur en scène, Didier Taudière, a choisi de jouer le texte en extérieur, sur l’île de la Barthelasse, dans un espace qui tient du terrain vague et de la friche. Les spectateurs suivent le narrateur qui les regarde dans les yeux, les prend par l’épaule, créant une complicité et une empathie troublantes. Crépuscule. La nuit s’approche en même temps que les dangers, les rencontres troubles. Le narrateur se fait agresser, tabasser ; scène terrible du début qui se retrouve à la fin, où il est à terre et roué de coups par celui qui le guette, personnage muet que le metteur en scène a choisi de faire incarner par un militaire d’opérette qui joue de la basse, évoquant le reggae qu’aimait tant Koltès. Personnage inquiétant interprété intensément par Patrice de Benedetti. Ce texte se fait l’écho des distorsions de notre société quand des êtres en traquent d’autres, les rejettent. Une actualité qui fait frémir à peine adoucie par l’aria de Bach qui sort un peu nasillard d’un haut-parleur dans les premières minutes du spectacle.

CHRIS BOURGUE
Juillet 2016

La nuit juste avant les forêts a été jouée du 9 au 20 juillet sur l’île de la Barthelasse, dans le cadre du programme de la Manufacture.

04 90 85 12 71
www.lamanufacture.org

Photographie© Melando-Marie-Julie Huet