A la Berlinale 2022, Isaki Lacuesta a présenté son film Un año, una noche, sur l’attentat au Bataclan

Un año, una nocheVu par Zibeline

A la Berlinale 2022, Isaki Lacuesta a présenté son film Un año, una noche, sur l’attentat au Bataclan - Zibeline

Il y a deux ans, juste avant l’ère de la Pandémie, la Berlinale avait vu débouler sur son tapis rouge l’équipe frondeuse de Delépine et Kervern, venue présenter en gilets jaunes ce qui serait l’Ours d’argent 2019 : Effacer l’historique. Deux ans et quelques confinements plus tard, la Potsdamer Platz semi-déserte a accueilli des festivaliers masqués, soumis aux règles drastiques de la distanciation sociale, et Isabelle Huppert atteinte par le virus n’a pu venir chercher son ours d’honneur. La fête est un peu gâchée, forcément, mais contre mauvaise fortune restent le bon cœur et la cinéphilie.

Le co-directeur de la Berlinale, Carlo Chatrian, avait prévenu lors de la présentation de la sélection 2022 : on aurait des films marqués par le climat anxiogène de l’époque, qui questionnent et le monde et le cinéma.

Ainsi, celui du réalisateur catalan Isaki Lacuesta, Un año, una noche, revenant sur l’attentat au Bataclan, à partir de Paz, Amor y Death Metal, texte autobiographique de son compatriote Ramon Gonzalez qui assistait, ce vendredi 13 novembre 2015, au concert des Eagles of Death Metal avec sa compagne Céline. Un sujet délicat repris dans la fameuse série de Canal, En thérapie : les syndromes post-traumatiques dont souffrent les rescapés. Ramon, interprété par Nahuel Pérez Biscayart, est ingénieur informatique. Céline, incarnée par Noémie Merlant, est éducatrice spécialisée dans un foyer qui accueille des ados en détresse, souvent issus de l’immigration. Ramon et Céline sont jeunes, beaux, aiment la musique et s’aiment. Leur existence bascule ce soir-là et chacun va devoir affronter l’Après. Non seulement face à eux-mêmes, à leurs familles, à leurs amis, à la société, mais encore à l’intérieur du couple, face à l’autre. Ramon se laisse submerger par les crises d’angoisse qui le paralysent, Céline est dans le déni. Et si elle semble dans un premier temps plus forte que lui, son effondrement n’en sera que plus violent. Les jeunes gens découvrent qu’ils sont seuls, que le partage entre eux ou avec leurs amis rescapés de l’attentat est difficile. Quant à la communication avec ceux qui n’ont pas vécu le traumatisme, elle est impossible : les messages de soutien qu’ils reçoivent sont maladroits, dérisoires ou ridicules. Ne pas donner sa haine aux terroristes ou accepter ce sentiment comme une faiblesse nécessaire dans un premier temps ? Garder intact le souvenir, les détails, retenir tout, le répéter, se le faire répéter, l’écrire pour le poser là, à distance, comme finit par le faire Ramon ? Ou mettre un drap dessus et « ne pas ajouter de la merde à la merde » comme Céline ? 

Le réalisateur évite un retour en arrière linéaire, alternant les moments de douleur et les moments de couleur. Les souvenirs fragmentaires arrivent en flashes et ce ne sont pas tout à fait des flashes back tant le trauma est toujours là dans un présent têtu, invasif. Les points de vue de Ramon et de Céline diffèrent, les éléments du puzzle ne s’emboîtent pas tout à fait, la « reconstitution » se déconstruit en même temps qu’elle se construit. Une scène semble emblématique de ce parti pris : les jeunes gens se disputent de part et d’autre d’une vitre martelée qui rend l’autre flou et parcellaire.

On ne verra jamais les terroristes, les cadavres. Le film commence par les sirènes des ambulances ce soir-là et l’image des rescapés titubant comme des zombies dans les rues, morts-vivants ou vivants-morts, enroulés dans des couvertures de survie dorées. Une envolée de musique classique. Est-ce rêve ? cauchemar ? réalité ? C’est beau comme la poussière dont parle les témoins, faite de poudre et de sueur. Lacuesta, chef de file d’un cinéma mêlant documentaire et fiction, réussit ici son pari d’explorer « les montagnes russes » des émotions qui traversent les personnages par vagues, et de nous faire ressentir ce dont il est si difficile de parler.

ELISE PADOVANI
Février 2022

Le film a reçu le Prix du Jury œcuménique à la Berlinale 2022.

Photo : Un año, una noche, Isaki Lacuesta @ Filmaffinity