Une fête du tonnerre pour le premier anniversaire du MuCEM, avec un bilan exceptionnel

Un an, des concerts, et la civilisationVu par Zibeline

• 5 juin 2014⇒6 juin 2014 •
Une fête du tonnerre pour le premier anniversaire du MuCEM, avec un bilan exceptionnel - Zibeline

Le 6 juin, le MuCEM a fêté son premier anniversaire, et la fête était à la mesure du succès incessant depuis l’ouverture !

Un flot continu de visiteurs a envahi la galerie de la Méditerranée, le Temps des loisirs, et les nouvelles expositions temporaires… Certains de ces promeneurs qui passent sur le site mais ne franchissent pas les portes payantes des expos ont ce jour-là passé le cap, et découvert les lieux gratuitement, comme tous les premiers dimanches du mois. Pourtant, à 5 ou 8 euros pour toutes les expos, le passage est habituellement peu couteux ! Surtout si on le compare à celui de quatre heures de parking Vinci en-dessous…

Le bilan après un an est exceptionnel : plus de 2,6 millions de visiteurs, dont un tiers ont fréquenté les expos, 30 000 personnes ont assisté à la programmation des 446 concerts, spectacles et projections, et 15 000 spectateurs pour les manifestations jeune public ! La fréquentation n’a pas baissé après l’année capitale, et continue d’augmenter chaque mois. Dans le détail on peut noter que 80% du public est français, et qu’un visiteur sur deux vient de PACA. On peut cependant regretter que le MuCEM n’intéresse pas davantage les étrangers du pourtour Méditerranéen (la plupart des 16% de touristes étrangers viennent d’Europe du Nord) et que les populations marseillaises d’origine étrangère ne soient pas plus nombreuses que dans les musées qui ne s’intéressent pas à leur histoire. Question d’habitude sans doute, et d’un travail de médiation nécessaire, loin du top down pratiqué dans les musées d’État.

La fête !

Mais pour cette soirée d’anniversaire le seul petit bémol provenait de l’ampleur du succès ! Tous n’ont pas pu entrer dans les expos à temps, les passerelles ont frôlé l’embouteillage, et d’interminables queues s’enroulaient devant les carrioles variées et multiples qui proposaient une restauration bon enfant et goûteuse, tandis que les tables de la cafétéria et du restaurant ne désemplissaient pas… Il faut dire qu’il faisait doux, et que le concert de Sylvie Paz, qui inaugurait le soir, était à la fois chaleureux et chaloupant. Il aurait pourtant été dommage de ne pas quitter la douceur de l’esplanade, partir d’abord écouter les propositions électroacoustiques d’EriKm, désorientant sons d’artifices sans images, puis descendre dans le hall écouter la performance d’Arnaud Saury, épluchant avec malice un sondage sur les pratiques et préférences sexuelles. Juste après, Jean Marc Montera faisait dialoguer les errements impulsifs de sa guitare bruitiste avec les mélodies sensuelles du violon de Fanny Paccoud, histoire de nous plonger dans le son juste avant de remonter sur l’esplanade enchanteresse, où les corps commençaient à bouger aux rythmes électro de Mekanik Kantatik, alternant avec les fioritures gymnopédantes de Nicolas Cante et son piano préparé… La nuit tombée, calme, sur la mer, les groupes se défaisaient dans une plénitude palpable.

Un an de pensée

Avant les oreilles et les corps, les esprits étaient convoqués à exercer leur sens critique, avec la fin du cycle Barbarie et civilisation, pensées du monde concocté tout au long de l’année par Thierry Fabre et Tzvetan Todorov (voir Zib précédents). Le 5 juin, Achille Mbembé était venu brillamment clore le tour du monde par une conférence pas si africaine, qui affirma notamment que la transformation de l’humain en marchandise, caractéristique de l’esclavage, était aujourd’hui à l’œuvre partout, mondialisation du capitalisme aidant : le capitalisme financier instaure une nouvelle barbarie se présentant sous les traits de la seule civilisation possible, et ressemblant étonnamment à la traite négrière : l’humain n’y a pas d’importance, son travail n’est pas nécessaire, seule sa soumission, et sa valeur d’échange.

Le lendemain Tzvetan Todorov tenait la dernière conférence, venant résumer et clôturer le cycle : animateur de toutes les rencontres, il a défini la problématique, posé tout au long de l’année des questions pertinentes, relayé les pensées, éclairci les difficultés, affiné les affirmations. Son intervention en forme de clausule était très attendue, dans un auditorium débordant. Il parla, avec toute son humanité, de la véritable civilisation. Celle de Nelson Mandela, qui a su pratiquer la réconciliation, ne pas en vouloir à ses bourreaux, et reconstruire son pays en abandonnant la violence, devenue inutile, qu’il avait pratiquée avant ses longues années d’emprisonnement.

Si la générosité du point de vue fait chaud au cœur, certaines lacunes du constat étonnent. On sait que les inégalités sociales en Afrique du Sud n’ont presque pas diminué depuis la fin de l’Apartheid, et que la différence entre pauvres (noirs) et riches (blancs) y reste une des plus grandes du monde. Et que dire quand Todorov affirme que dans les situations de conflits aucun groupe n’a tout à fait tort ou tout à fait raison ? Quid des Juifs face aux Nazis ? Les conférences qu’il avait animées avaient pourtant su articuler l’antagonisme civilisation/barbarie avec celui de dominant/ dominé, ou victime/bourreau…

Il n’en reste pas moins que ce tour du monde des barbaries fut un des temps les plus passionnants du MuCEM, affirmant haut et fort qu’un musée n’est pas qu’un lieu de conservation, mais de fabrique et de recherche.

Il reste à espérer que le nouveau président, dont on attend la désignation par le ministère après le départ imminent de Bruno Suzzarelli, saura aussi bien que lui articuler conservation, expositions, recherche et cité culturelle. En ouvrant un peu plus la porte aux publics issus des civilisations méditerranéennes ?

AGNÈS FRESCHEL
Juin 2014

Photo :La-Ultima,-Sylvie-Paz-©-Mathieu-Mangaretto

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