Le Trio Wanderer à La roque, ou la musique sans sourire

Trois promeneurs austèresVu par Zibeline

• 8 août 2014⇒15 août 2014 •
Le Trio Wanderer à La roque, ou la musique sans sourire - Zibeline

Le Trio Wanderer est sans conteste l’un des plus grands trios avec piano actuel, sinon le meilleur. Chacun des musiciens est un soliste de génie, avec un caractère individuel, une virtuosité folle, mais plus que tout ils ont un son d’ensemble exceptionnel. La rondeur chaude du violoncelle de Raphaël Pidoux, l’ampleur frémissante du violon de Jean-Marc Phillips-Varjabedian, le nuancier incroyable du piano de Vincent Coq, font de cette formation de chambre comme un seul instrument, toujours parfaitement ensemble, et ceci alors qu’ils tricotent à toute allure des chapelets de notes, s’alanguissent dans des lenteurs moelleuses, ralentissent, accélèrent, s’amplifient, s’éteignent, s’écoutent, se passent les voix, se soutiennent ou s’avancent pour délivrer la quintessence des chants. Leur succès mondial est à la hauteur de leur talent, et ils jouent partout depuis 25 ans, enchainant l’été les programmes les plus divers de La Roque d’Anthéron à Mexico, en passant par Toulon (voir www.journalzibeline.fr/critique/collegiale-tour-royale-le-bouquet-final), enregistrant des CD de référence, passant dans les plus grandes salles parisiennes.

Pour autant à Lambesc leur prestation, laissa le public un peu sur sa faim. Etait-ce à cause de la lumière, mal réglée (le trio avait joué la veille un autre programme dans un autre festival) ? Du Parvis de l’église moins prestigieux que le Parc de Florans, du public peu nombreux qui les mécontentait ? Le trio resta incroyablement froid, ne décochant jamais un sourire, maugréant quand un faible tapotement échappa à l’un des auditeurs entre deux mouvements, saluant mécaniquement, n’accordant pas un regard. Si la concentration des concertistes les amène souvent à oublier de communiquer avec leur public lorsqu’ils s’apprêtent à jouer, on peut s’attendre à quelque signe de partage à la fin, lors des bis, à l’entracte. Il n’en fut rien, et ceci est d’autant plus dommage que l’on connait la générosité de ces musiciens lors de leurs master-classes rituelles, à La Roque, chaque année. Le public de la musique de chambre n’est pas si nombreux, et se renouvelle peu, regroupant pour l’essentiel des têtes chenues et plutôt bourgeoises. Un peu d’ouverture, de chaleur, de souplesse envers ceux qui ne connaissent pas les rituels, éviterait l’entre-soi, et contribuerait à l’élargissement des auditeurs, qui sont aussi des spectateurs…

Car cette musique est si immédiatement belle, et le son qui envahissait le parvis ce soir-là si bouleversant, et les gestes, l’entente du trio si émouvante, qu’il faudrait offrir aux jeunes, aux néophytes, le plaisir immense de cette écoute-là, qui change les corps et les âmes pour peu qu’on lui prête l’oreille. L’attitude des Wanderer, à la limite du rébarbatif, est loin de travailler dans ce sens-là…

D’autant que le trio d’Arensky (op 32) qui ouvrait le programme n’était pas passionnant. Le premier mouvement, qui reprend en boucle un thème banal trop largement répété, est même agaçant, et seul le dernier a quelque intérêt musical. La suite du programme ne fut pas du même acabit : le Trio élégiaque de Rachmaninov, outre ses passages pyrotechniques qui offrent à chacun le plaisir de la performance virtuose, ménage quelques sublimes pages, qui nécessitent cet accord des dynamiques merveilleusement à l’œuvre entre le violoncelle et le violon, puis entre le violon et le piano, laissant à chacun une place peu habituelle dans cette formation où, jusqu’au 20e siècle, le violon menait largement la danse. Le trio ce Tchaïkovski (op 50 À la mémoire d’un grand artiste), plus classique à cet égard, ménagea d’autres plaisirs, de tous ordres, nés de la variété d’esprit des mouvements, de la virtuosité folle mais jamais écrasante exigée par la partition, et qui passait avec grâce, toujours dans la même entente, la même écoute, entre les musiciens. Qui surent encore, pendant le bis, convoquer une sublime page de Dvorak, puis s’effacer, sans sourire, après un salut mécanique…

AGNÈS FRESCHEL
Août 2014

Ce concert a été donné à Lambesc dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron. Le trio Wanderer a également animé une master class du 8 au 15 août