Retour sur trois créations du Festival Montpellier Danse

Trois créations et leurs mystères

• 23 avril 2016⇒9 juillet 2016 •
Retour sur trois créations du Festival Montpellier Danse - Zibeline

Le premier week-end de Montpellier Danse fut riche en créations. Retour sur celles de Christian Rizzo, Emanuel Gat, Maguy Marin et son collectif

Le nouveau directeur du Centre chorégraphique de Montpellier continue d’explorer les danses populaires, et de les confronter avec l’espace chorégraphique de la scène contemporaine. Son Syndrome Ian se réfère à Ian Curtis, chanteur de Joy division qui lança le post punk sur les dance-floor londonien. La musique crée par Pénélope Michel et Nicolas Devos s’en inspire largement : plus électronique et moins pulsée, jouant de silences et de saturations, elle est la trame d’un spectacle sur lesquels les corps ondulent, lèvent parfois le poing, et semblent habités d’une pulsion vitale qui les noue ensemble, et les surprend. Hommage à la vie des boites de nuit, celles qui, subtiles, savaient lier les corps loin du disco, ce Syndrome Ian est parcouru de menaces. L’ombre rassurante où les corps s’enlacent est déchirée par de mystérieuses étoiles de néon qui crachent des jets de vapeur. Alors les danseurs s’immobilisent, cessent d’esquisser ces corps à corps et ces ensembles qui les unissent, ils ralentissent, renvoyés à leur solitude, observés par des créatures noires et velues qui s’avancent vers eux, et se multiplient, jusqu’à les remplacer, et s’écrouler à leur tour.
Comme dans sa pièce précédente hantée par un monolithe, ou comme dans un rêve trouble dont on devinerait confusément le sens, ce Syndrome Ian fascine par sa beauté et les énigmes qui le traversent, et restent ouvertes à des interprétations flottantes. La piste dorée qui reflète les ombres, les corps qui ondulent doucement, les étoiles de lumière qui tournent autour des danseurs comme des soleils épurés, la musique, la subtilité des lumières donnent à cette création de Christian Rizzo une beauté plastique toute particulière…

Trop de pré-requis
Celle de Passion(s) est d’un autre ordre. Dans son Ramdam près de Lyon, Maguy Marin a mis en œuvre son sens du partage pour créer avec 9 artistes (vidéastes, plasticiens, musiciens, chorégraphes) et les 11 danseurs de sa compagnie un spectacle fleuve (3h) à partir de la Passion selon Matthieu de Bach. Le résultat, jamais décousu malgré le patchwork, est la plupart du temps fascinant. On en retient des bribes, nombreuses, une sublime vidéo où une femme tournoie, l’épée à la main, tournée vers le Ciel comme une grâce dont elle veut être envahie ; un moment de danse assise, où les gestes exécutés ensemble lentement concentrent l’attention du regard sur les détails oubliés des corps, et les vocables qu’ils semblent dire ; un tableau hallucinant relayé sur des écrans 3D où un Dieu Christ manipule et se venge ; un olivier tiré sur un chemin de croix ; un ballet de mots sur des étiquettes qui tournoient et bâtissent des aphorismes bibliques dévoyés, tu tueras ton prochain, tu convoiteras, tu fabriqueras des idoles ; un duo amoureux qui chante la passion des corps ; la musique de Bach et ses émotions, le reniement, la violence, le doute, la souffrance et la joie mêlées…
Reste le problème, récurrent, des pré-requis. Pour comprendre cette œuvre, ne pas rester au dehors de ses symboles, qui contrairement à ceux de Christian Rizzo veulent être déchiffrés, il faut non seulement comprendre l’allemand, connaître la Matthaüs-Passion et ses spécificités narratives, mais aussi identifier les références à l’actualité, cette bande son d’une manifestation, cette tête coupée qui évoque à la fois Jean-Baptiste et les atrocités récentes… Une feuille de salle aurait pu guider vers les subtilités d’une forme dont on rate les émotions, même lorsque la plupart des références nous sont familières : on ne sait quel artiste a écrit tel passage, qui a fabriqué quel bout, en référence à quel choral, et à quelle signifiance. Bref la question du public se pose, et cette création commune aura besoin d’être commentée et médiatisée si elle veut rencontrer un public qui puisse saisir son sens…

Peu de matière
Pour Emanuel Gat la question ne se pose pas : le sens, il ne le cherche pas, et depuis des années le laisse surgir simplement des corps et de la musique. Le chorégraphe aime la virtuosité, écrit le mouvement avec précision et ampleur, s’attache des interprètes exceptionnels, et gère leurs énergies, individuelles et de groupe, avec brio. Pourtant son Sunny déçoit, justement parce que l’alchimie avec la musique ne prend pas, et qu’elle est un élément essentiel de son langage. Le chorégraphe construit habituellement ses œuvres en répondant à l’architectonie musicale de Bach, de Coltrane, Mozart, Schubert… Awir Leon chante joliment, propose des boutures sonores intéressantes, mais rien qui puisse vraiment, au-delà de l’hommage à Sunny (thank you for etc…), faire naitre une œuvre comme d’une terre fertile.
AGNÈS FRESCHEL
Juillet 2016

Ces pièces ont été jouées dans le cadre du Festival Montpellier Danse, qui s’est tenu du 23 juin au 9 juillet. Lire également critique du spectacle En alerte

photo : Syndrome Ian © Marc Coudrais