Triptyque de criseVu par Zibeline

 - Zibeline

Le Festival d’Avignon a accueilli trois visions de la crise, chacune d’une saisissante manière. Saga économique chez Stemann, scandale écologique du côté d’Ostermeier, et dérégulation financière esthétisante chez Meyssat.

Dans Les Contrats du commerçant. Une comédie économique, on assiste à une grande farce jubilatoire et décomplexée sur le cynisme de la spéculation et du système financier, bâtie autour du texte évolutif d’Elfriede Jelinek, balancée par un Nicolas Stemann en grande forme et les acteurs du Thalia Theater. Pendant près de quatre heures, ce cabaret-manifeste-happening déjanté et dépensier, foutraque et impertinent, épingle l’idéologie financière et déformate dans une furie contagieuse le cerveau. Les performeurs, rejoints en bout de course tantôt par Vincent Macaigne, Sophie Calle ou le sage Stanislas Nordey, égrènent les 99 pages du texte de l’auteure autrichienne affichées au compteur, ressassent à en perdre la raison le vocabulaire financier et créent un chœur des lamentations délirant. Le public était prévenu : il peut sortir et revenir quand bon lui semble, suivre le spectacle au bar sur un écran et même arrêter de lire les sous titres, «c’est pas grave si vous ne comprenez pas tout. Les allemands ne comprennent pas non plus !». Un procédé plutôt convaincant qui nous met face à notre responsabilité et à notre capacité de résistance.

Les spectateurs ont également leur place à prendre dans la pièce cynique et réussie de Thomas Ostermeier. Un ennemi du peuple de Henrik Ibsen, écrit il y a plus d’un siècle, garde sa capacité d’analyse du pouvoir et trouve, dans la mise en scène précise et maline du chouchou d’Avignon, comme chez Stemann, la façon de nous prendre au piège de la fausse démocratie. En dénonçant la perversion du système libéral, à partir d’une situation dramatique dont les enjeux sont aisément perceptibles -le combat solitaire et idéaliste d’un médecin suite à sa découverte d’une fosse empoisonnée qui contamine l’eau des Thermes, source de prospérité de la ville-, il transforme la salle en agora bien maîtrisée pour qu’elle «exprime» son opinion face au scandale. Un simulacre de réunion publique, tant les prises de parole semblent bien préparées, les intervenants s’emparant de l’occasion, par exemple, pour inviter à des débats politiques ayant lieu quelques jours plus tard. Le public est manipulé, les idéaux sont bafoués, et la bascule fragile de l’anti-héros désabusé dans son discours intransigeant (adapté du texte L’Insurrection qui vient du Comité invisible) fait froid dans le dos. La démocratie résiste mal au piège du capitalisme !

Dans 15 % de Bruno Meyssat, inspiré par la crise des subprimes aux Etats-Unis, on bascule vers l’esthétisme glacial des mécanismes financiers. Un univers métallique, froid, abstrait où les objets disséminés dans l’espace servent d’itinéraires à des comédiens-traders peu humains, censés représenter le jeu des passions humaines face à la crise et les relations entre pouvoir financier et réalité. Les symboles et métaphores de la rigueur (la tente en nylon, les tongs, les écrans allumés, le sucre en décomposition, les casques de footballeurs américains, les costards cravates, la tronçonneuse et la tondeuse…) sont présents, mais le lien reste subliminal et surtout peu théâtral. La pièce demeure énigmatique, esthétisante certes mais peu probante.

DELPHINE MICHELANGELI
Août 2012

Festival d’Avignon

Les Contrats du commerçant. Une comédie économique du 21 au 26 juillet

Un ennemi du peuple du 18 au 25 juillet

15 % du 19 au 26 juillet

Festival d’Avignon
Cloître St-Louis
20 rue du Portail Boquier
84000 Avignon
04 90 27 66 50
http://www.festival-avignon.com/