Philippe Sands accompagne "Mon héritage nazi", exceptionnel documentaire, au Mucem

Traumatisme en héritageVu par Zibeline

Philippe Sands accompagne

« Je suis contre la peine de mort, sauf dans le cas de mon père », déclare Niklas Frank, fils de Hans Frank, gouverneur général de la Pologne durant la Seconde guerre mondiale, responsable de l’extermination de quatre millions de personnes. L’enfant avait sept ans lorsque, reconnu coupable de crimes contre l’humanité lors du procès de Nuremberg, cet ex-avocat personnel de Adolf Hitler fut pendu. « Il avait reçu une éducation religieuse, avait appris le droit sous la République de Weimar : il savait très bien la différence entre le bien et le mal. »

Renier son père… ou pas

Niklas Frank garde la photographie de son père, prise après la pendaison, dans son portefeuille, pour être sûr qu’il est bien mort. « Et pour que l’on se rappelle à quoi on arrive quand on laisse des gens comme ça s’éloigner de la démocratie », dit-il à Philippe Sands, avocat international spécialisé dans les crimes de masse, son interlocuteur dans le documentaire Mon héritage nazi. Contrairement au second protagoniste du film, Horst Wächter, fils d’Otto Wächter, autre haut dignitaire du Reich, il a pleinement réalisé la responsabilité individuelle de ces hommes, dans la chaîne de commandement qui conduisit à la Shoah. Tout au long des entretiens filmés par le réalisateur britannique David Evans (à qui l’on doit, dans un registre bien différent, plusieurs épisodes de la série Downton Abbey), Horst Wächter refuse de se rendre à l’évidence, malgré les preuves accablantes fournies par Philippe Sands. Ce dernier en arrive à s’énerver devant la caméra… « Je n’aime pas cette scène, révélait-il aux spectateurs du Mucem venus assister à la projection du documentaire : un avocat anglais n’est pas censé faire ça. »

Vouloir savoir… ou pas

Il a, pourtant, de bonnes raisons de sortir de ses gonds. Au nombre des juifs exterminés sous les ordres de Hans Frank et Otto Wächter, figurait la famille de son propre grand-père, seul survivant parmi 80 personnes… Après la séance, l’avocat s’est généreusement prêté aux questions fusant d’un public violemment secoué. Philippe Sands admet volontiers ces raisons personnelles d’avoir participé au film. À une femme qui lui demandait pourquoi insister autant, face au déni de Horst Wächter, persuadé que son père ne pouvait être un tel monstre, étant contre la théorie de la supériorité aryenne, il expliquait en outre : « C’est mon travail de tous les jours. J’ai vu tant de charniers ! Partout, des individus de n’importe quelle nationalité sont capables de telles atrocités. » De la banalité du mal… « On trouve des Frank et des Wächter partout dans le monde. Leurs enfants choisissent souvent de le nier. La plupart sont comme Horst, la position de Niklas est l’exception. C’est la même chose à propos de la colonisation, la collaboration. Les gens ne veulent pas savoir. »

Victimes collatérales

La théorie de l’avocat est que ces enfants de bourreaux sont victimes des actes de leurs pères, traumatisés à leur manière, et s’en défendant chacun à sa façon. C’est la raison pour laquelle il a participé à l’exposition Déflagrations, dessins d’enfance et violence de masse, dans le cadre de laquelle il était invité au Mucem. Deux œuvres de Niklas Frank, réalisées lorsqu’il était adolescent, y ont été inclues par la commissaire Zérane S. Girardeau, sur ses conseils. Un champ de potences, ainsi que des instruments de torture. Aucun petit d’homme, quelles que soient les armes qu’il aura connues en grandissant, ne sort indemne de l’horreur… que les non-dits ne font que renforcer.

GAËLLE CLOAREC
Juillet 2021

Mon héritage nazi a été projeté le 5 juillet dans l’auditorium Germaine Tillon.
L’exposition Déflagrations est à voir jusqu’au 29 août au Mucem, Marseille.
Dans le catalogue, figure un texte de Philippe Sands et Lara Schiffrin-Sands.

Pour aller plus loin :
La filière, série de podcasts réalisés par Philippe Sands autour de la famille Wächter, est diffusée sur France Culture.

Photo : New instruments for torture, oeuvre de Niklas Frank, 1954 -c- G.C.