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La splendide nouvelle exposition du MuCEM, signée Barbara Cassin

Traduire la pensée du monde

• 14 décembre 2016⇒20 mars 2017 •
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La splendide nouvelle exposition du MuCEM, signée Barbara Cassin - Zibeline

Après Babel, traduire, la nouvelle exposition du MuCEM, est enthousiasmante : profonde comme la pensée, précieuse comme une exception, et belle d’objets rares et d’œuvres qui attrapent l’esprit d’aujourd’hui.

Il était une fois une Tour, et un peuple uni qui subit un châtiment étrange. Dieu pour les punir d’être ensemble et de construire les sépara, et leur offrit les langues. Babel, babil, barbare, bla-bla, ils inventèrent des mots pour désigner les langages des autres, et répandirent la malédiction de la Tour, dont la destruction les avait cloués au sol et séparés de la langue de Dieu.

L’exposition conçue par Barbara Cassin commence par cela, le mythe et ses déclinaisons, ses traductions, ses illustrations, ses transpositions artistiques. Le Babel de Borges, qui est une bibliothèque infinie contenant tous les livres possibles, la Tour de Tatline, utopie de la 3e Internationale, les effondrements de Yang Yongliang qui nous rappellent d’autres tours écroulées… Dans une douche sonore on entend des traductions, différentes, des quelques versets de la Bible racontant comment les hommes parlaient tous « d’une seule lèvre ». Étaient-ils finalement silencieux ?

La salle suivante montre le désir constant de retrouver une langue universelle, akkadien diplomatique, pictogrammes lancés dans l’espace, esperanto, globish. Il apparaît sur des tablettes d’argiles, des affiches, des sigles, des mosaïques. Au revers une autre constante historique et universelle : la langue de l’autre côtoie la représentation d’une étrangeté barbare, ou de l’incompréhension. Zineb Sedira passe en trois écrans de la langue de sa mère à celle de sa fille, qui ne se comprennent pas. Car traduire est une nécessité, et parler plusieurs langues une richesse : des étudiants de la SATIS ont filmé les conversations de marseillais plurilingues, qui changent de langue selon la teneur, affective ou factuelle, de ce qu’ils disent.

Le parcours de l’exposition est passionnant, et peut se faire à plusieurs vitesses : un dispositif interactif retrace les parcours de traduction de Tintin (traduit en plus de langues que la Bible !), du Capital de Marx ou d’Aristote, Euclide et Galien, et montre par quels canaux les pensées se sont répandues. On pourrait y passer des heures ! Et des livres enluminés nous font entrer dans la complexité de la traduction : les textes sacrés et leurs commentaires sont-ils la transcription du verbe divin, de la parole des prophètes ? Luther et Cyrille inventent des langues pour répandre les religions chrétiennes, on représente les interprètes, et Moïse recevant les Tables de la Loi, parfois cornu, parfois transpercé de lumière comme Chagall le voit… Erreurs de traduction ? Peu importe, les représentations existent, comme celles de l’arbre de la connaissance, pommier ou figuier, ou champignons hallucinogènes…  et la pensée circule.

La dernière partie de l’exposition s’attache aux intraduisibles, à ce qui résiste dans chaque langue. Un homme à chapeau se reflète en lapin (Métamorphose de Markus Raetz), une installation littérale fait pleuvoir des hallebardes, des cordes, cats and dogs et canivete devant un film de Nurith Aviv qui illustre avec brio la connotation : Emmanuelle Laborit, dans les différentes langues des signes nationales, démontre comment chaque pays conçoit les femmes, l’homosexualité, la culture… Dans la tête en France, dans la danse en Inde, dans l’imbrication au Japon !

C’est toute une histoire du langage qui est là, matérialisée en un parcours simple, riche des objets exposés et de la pertinence de la pensée. Un hic ? Sa richesse même, l’affluence habituelle au MuCEM et le peu d’espace consacré (un demi-étage) empêchent parfois le recul nécessaire, ou l’intimité avec certaines œuvres qui sont comme des reliques. Et d’entendre les sons, de pouvoir s’emparer vraiment des casques et des dispositifs interactifs… Évitez donc les moments d’affluence !

Pour prolonger l’exposition

Le 16 décembre, Barbara Cassin invitait plusieurs spécialistes à présenter le fruit d’un workshop international consacré aux « Intraduisibles des trois monothéismes », à commencer par les noms mêmes de Dieu, qui débouchera sur la publication d’un dictionnaire. L’intraduisible, c’est donc ce quelque chose « que l’on ne cesse pas d’essayer de mieux traduire », et qui selon la philosophe ressemble à un symptôme, dont la définition est précisément d’être insaisissable…

D’ailleurs, traduire vraiment est-il possible ? Vouloir retrouver une parole véritable, initiale, est illusoire. La traduction est une représentation, plus ou moins fidèle, plus ou moins complète, infinie comme la Bibliothèque de Babel. Mais elle est, comme toutes les représentations, indispensable pour comprendre le monde : il s’agit donc de « penser entre les langues ». Ces questions seront débattues lors de deux cycles d’entretiens où l’on se demandera comment Traduire la parole de Dieu (les 25, 26 et 27 janvier) et Faire avec les différences (les 2 et 3 février).

En complément, le catalogue édité par Actes Sud présente des réflexions subsidiaires passionnantes ; sur la représentation théâtrale Renaissante, réapparue en traduisant Sophocle au XVe siècle ; sur le voyage des Mille et une Nuits ; sur le silence de Babel ; sur le doublage au cinéma…

Autre approche, par le spectacle vivant : autour des intraduisibles, le musicien Ahamada Smith viendra slammer le 21 janvier, accompagné de Christophe Isselée et Emmanuel Cremer. Dans la foulée, le groupe d’intervention artistique urbaine Ici Même proposera de jouer avec les mots au sens propre et au sens figuré.

Autres événements

L’Université populaire du café poursuit ses sessions : au MuCEM le 20 janvier, avec Zeev Gourarier, qui évoquera les lieux de sociabilité que sont les cafés, le lendemain à l’Ecomotive avec l’agro-économiste Alfred Conesa pour évoquer le commerce équitable face aux grands groupes industriels. Dès le 21 janvier et pour un mois, on pourra découvrir une relecture des collections du musée par l’étonnant circassien -autant que plasticien- Johann Le Guillerm (dans le cadre de la Biennale internationale des arts du cirque). Le 28 janvier, une rencontre est organisée par le Festival Parallèle  avec sa directrice, Lou Colombani, et Daniel Blanga-Gubbay, chercheur en philosophie politique, sur la puissance vitale des marges. Le public est invité, toute une après-midi durant, à dialoguer avec les artistes programmés lors de la manifestation.

Autre rencontre, scientifique cette fois : un séminaire en entrée libre (sur inscription : i2mp@mucem.org) aura lieu le 9 février sur le thème de La fabrique des images dans les mondes arabe et musulman contemporains.

AGNÈS FRESCHEL et GAËLLE CLOAREC
Décembre 2016

Retrouvez sur notre WebRadio Zibeline la Traversée mensuelle du MuCEM, avec sa Chronique des libraires, le groupe Radio Babel Marseille, le premier spectacle du nouveau cycle Construire Détruire Reconstruire, No se registran conversaciones de interés, signé Roger Bernat, les Échappées Foraines, et une visite guidée de son exposition par Barbara Cassin.

Photo : Nurith Aviv en collaboration avec Emmanuelle Laborit, Signer en langues, 2016, film Production MuCEM – 24 images © Nurith Aviv, 2016

Après Babel, traduire
jusqu’au 20 mars
MuCEM, Marseille


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