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Retour sur une exceptionnelle édition du Festival de Marseille (prolongation jusqu'au 2 septembre pour Domo de Europa au Mucem)

Traductions et littéralité

Retour sur une exceptionnelle édition du Festival de Marseille (prolongation jusqu'au 2 septembre pour Domo de Europa au Mucem) - Zibeline

Le Festival de Marseille a connu une édition exceptionnelle, ouvrant la Ville sur ses confins, sur l’Europe, l’Afrique, le monde, l’histoire… et posant la question de la traduction en danse, en mots, en français, des idées qui l’ont traversée

«La langue de l’Europe, c’est la traduction », écrivait Umberto Eco. Et la langue du monde ? Ambitionnant d’apporter le monde à Marseille, Jan Goossens directeur du Festival de Marseille a pris le parti de ne pas surtitrer, de laisser entendre, ou de traduire. Parti réussi dans Guerre et Térébenthine, où le choix du français nous évite de perdre le jeu en passant notre temps à lire (voir ici), plus discutable dans Kirina où l’on perd une partie du sens (voir ici), ou dans Balabala du chorégraphe javanais Eko Supriyanto : 5 jeunes femmes, fascinantes, exécutent visiblement une danse rituelle masculine -colonnes droites, démonstrations de force, piétinements- contrastant avec des moments « féminins » -hanches mobiles, séduction, ondulations. Mais ce propos sur le genre, étonnamment universel dans ses clichés de mouvements, est accompagné de mots qu’on l’on aimerait comprendre, aussi, au-delà de la fascination pour cet univers si singulier… présent aussi dans le solo du chorégraphe, mystérieux, évoquant une mythologie, des rituels, dont on aimerait posséder plus de clefs de compréhension.

Rien de tel dans le Requiem pour L. de Platel et Cassol, pourtant pas davantage traduit, mais limpide. Un coup de poing, de génie, qui réunit deux qualités rares dans les œuvres : une maîtrise -de la dramaturgie, de la musique, de la scénographie et du propos- et dans le même temps une faculté d’invention et une force d’émotion intactes. Sur le plateau 15 hommes et 1 femme, des Noirs et quelques Blancs, des corpulences contrastées, musiciens, chanteurs, lyriques ou pas, danseurs ou pas, réinventent le Requiem de Mozart, réorchestré, mais aussi commenté, débordé, farci par d’autres musiques qui lui répondent magnifiquement -et répondre au Requiem de Mozart n’est pas une mince affaire. Au-dessus d’eux, en un gros plan presque fixe et contenu, une vieille femme meurt, filmée durant ces derniers instants, dans un lent adieu à la vie, accompagnée des siens. La musique du « Repose en paix » l’accompagne, triste dans le Lacrimosa, déchirante et déchirée dans le Dies Irae, mais joyeuse aussi célébrant la vie, la renaissance, l’éternité des âmes et de leur mémoire. Des choses sont dites dans des langues que l’on ne comprend pas mais les voix, les corps, sont si expressifs, et le Requiem si familier, dans son latin mais surtout dans ses notes, que tout y est sublimement clair, et si émouvant. 

 

photo : Domo De Europa – Historio en Ekzilo, Thomas Bellinck-Robin, exposition à voir jusqu’au 30 juillet au Mucem © Stef Stessel

 

Musée de l’Europe défunte 
C’est en Espéranto que Domo de Europa vous accueille au Mucem, commentant une carte de l’Europe en 2030 dont la France ne fait plus partie : Domo de Europa est une dystopie, une fausse exposition historique qui raconte le délitement de l’Europe au XXIe siècle. 

L’effroi nous saisit de découvrir cet avenir possible, parce qu’il est la suite la plus vraisemblable de notre présent fait de nationalismes et de notre crise de l’accueil des migrants, et de ces désirs de Brexit qui saisissent les peuples en souffrance, abandonnés à la pauvreté par leurs gouvernements. La forme même de l’exposition, dans les salles peu utilisées du Fort Saint Jean, est ambiguë et remarquable : on y chemine seul, à travers une fiction de musée européen, un récit dramatique de notre avenir, qui ressemble à un musée post soviétique, après le désastre. Les chaises de plastique orange, les plantes grasses mutilées, tout y est laid, et les faux documents, les fausses photos mêlées aux vraies, celles de notre présent et de notre passé proche, renforcent l’impression que nous courons à la catastrophe, à la fin de notre monde. Parce que cette Europe qui depuis 70 ans nous garantit la paix, mais nous enferme dans des frontières égoïstes, est construite sur des bases fragiles et injustes, un accord économique, un idéal libéral, un mépris environnemental, une exploitation des peuples africains, des travailleurs immigrés maintenus dans l’illégalité et la misère. Une Europe qui tient debout tant bien que mal par un fonctionnement lobbyiste, technocratique, qui garantit nos droits fondamentaux mais non nos aspirations démocratiques, et humaines.

Thomas Bellinck propose ainsi, avec une ironie et une analyse historique, politique, économique, d’une grande finesse, une ode paradoxale à notre utopie européenne, à laquelle il veut continuer de croire, malgré les pierres tombales à la fin du chemin. Remarquable, à voir jusqu’au 30 juillet, absolument. 
AGNÈS FRESCHEL
Juillet 2018

Balabala a été donné du 15 au 17 juin à La Friche, Requiem pour L du 6 au 8 juillet au Silo
Domo De Europa est prolongé jusqu’au 2 septembre au Mucem

Photo : Requiem pour L, Alain Platel © Chris Van der Burght


La Friche
41 rue Jobin
13003 Marseille
04 95 04 95 95
http://www.lafriche.org/


Le Silo
35 quai du Lazaret
13002 Marseille
04 91 90 00 00
http://www.silo-marseille.fr


Mucem
Môle J4
13002 Marseille
04 84 35 13 13
mucem.org