Soit dit en passant, l’autobiographie de Woody Allen, parue aux éditions Stock

Tout ce que vous pensiez savoir sur Woody AllenLu par Zibeline

Soit dit en passant, l’autobiographie de Woody Allen, parue aux éditions Stock - Zibeline

Longtemps attendue, l’autobiographie de Woody Allen voit le jour dans un contexte qu’il semble bien difficile d’éluder. La dense centaine de pages consacrées à « l’affaire » a de quoi rappeler, à ce sujet, l’essentiel : à savoir que les successives procédures d’enquête, et leurs prolongements judiciaires, ont toujours innocenté le réalisateur. Il semble ainsi tout aussi vital de rappeler ces faits -et d’autres, tout aussi glaçants, relatés à propos d’une trouble Mia Farrow- que de ne pas jeter l’ouragan #MeToo avec l’eau du bain.

Force sera cependant de constater, à la lecture, que le cinéaste ne nous facilite pas toujours la tâche. Le bel âge -85 ans, tout de même- ne justifiant notamment pas de s’attarder systématiquement sur la plastique de chacune de ses comédiennes, ou encore d’énumérer une liste de conquêtes féminines interminable et étrangement précise. On apprendra donc que, certainement pas pédophile, le Woody Allen n’en a pas moins tissé avec le concept de famille des liens douteux : ses idylles avec la fille adoptive de Farrow, donc, ainsi qu’avec deux sœurs de Diane Keaton, en témoignent…

Mais Soit dit en passant ne se résume heureusement pas à cette seule liste de rencontres plus ou moins incongrues, ou à une succession d’anecdotes croustillantes. On pourra tout de même regretter que le souffle romanesque du récit ne se double que rarement d’une réflexion sur la mise en scène. Quelques brèves adresses au lecteur donnent à ce sujet le ton : « Aux apprentis cinéastes, je n’ai rien de valable à offrir. Mes caractéristiques en tant que réalisateur sont la paresse, le manque de discipline, le savoir-faire d’un étudiant raté qui s’est fait expulser de l’université. » Si l’on ne saurait que trop conseiller aux cinéphages déçus de se plonger dans le documentaire de Robert B. Weide, ou dans les entretiens menés par Jean-Michel Frodon, nul doute qu’ils trouveront dans cet autoportrait quelques éléments d’explication. Ils y découvriront notamment des habitudes peu communes d’écriture et de tournage d’un auteur au langage cinématographique résolument hybride. C’est que le style et l’identité de Woody Allen se sont peu à peu enrichis d’un savoir-faire technique toujours perfectible, quand le cheminement de tout réalisateur qui se respecte se fera inévitablement dans l’autre sens.

Le malentendu soulevé dès les premières pages demeure sans doute l’un des plus passionnants, l’auteur de Zelig partageant de toute évidence beaucoup avec son personnage de caméléon malgré lui. Loin d’être l’intellectuel que la critique a fait de lui -idée « aussi fausse que le Loch Ness »- le jeune Allan Königsberg n’a, de mémoire, jamais vu un membre de sa famille assister à une pièce de théâtre. C’est au New York et au Brooklyn de son enfance, à ses bars louches et à ses gangsters, que se réfère avant tout ce fan de comics et de polars, en les saupoudrant de ces « citations tirées de sources savantes » qu’il assure ne comprendre que très partiellement.

Et c’est finalement envers lui-même que Woody Allen révèlera une vraie acidité, mais aussi une certaine justesse de jugement. Sur September et Une autre femme, on peinera notamment à lui donner tort : « Après avoir prouvé que je n’étais pas Tchekhov, je tentai de prouver que je n’étais pas non plus Ingmar Bergman. » De même que sur son idole, Tennessee Williams, et sa relecture pas très fine du Tramway dans le surestimé Blue Jasmine : « Pas si mal, mais encore raté. » Et s’il s’estime « incapable d’inventer la moindre péripétie », ou d’être traversé d’« aucune idée de génie, [d’]aucune pensée sublime », Woody Allen peut au moins s’enorgueillir que ses deux derniers opus, le très réussi Wonder Wheel et le moins subtil A Rainy Day in New York, tiennent étonnamment bien la route. Et se révèlent bien plus raccord avec cet autoportrait éclaté que sa première filmographie, plus volontiers célébrée mais plastiquement datée. De quoi attendre encore, en somme, quelques très bons crus…

SUZANNE CANESSA
Juillet 2020

Soit dit en passant
Woody Allen
Editions Stock, 24,50 €