Vu par Zibeline

Le Festival de Marseille livre une excellente édition 2015

Tous les corps parlent

Le Festival de Marseille livre une excellente édition 2015 - Zibeline

Oh la belle édition ! Les propositions du Festival de Marseille étaient (presque) toutes formidables…

Après une ouverture de rue brouillonne et faible, le Festival a décliné une programmation en salle éblouissante. En commençant doucement avec le Ballet de l’Opéra de Lyon dans une programmation néoclassique, une Sarabande de Millepied pas très convaincante, puis deux pièces de Forsythe, fascinantes, en particulier la plus récente (2000) dansée sur des tables avec une énergie qui jamais n’empêche des placements impeccables… La Candoco Dance company joue sur d’autres registres : les danseurs handicapés et valides proposaient d’abord une pièce théâtrale d’Hetain Patel, distanciant le regard sur le handicap par des procédés malins de traduction décalées entre les gestes et les mots ; puis Notturnino, de Thomas Hauert, où, à partir de la bande-son du Baiser de Tosca, un discours, émouvant établissait des analogies fines entre le désir de chanter encore des cantatrices en maison de retraite, et le désir de danser sur béquilles, chaise roulante, et magnifiquement. Un programme qui interrogeait profondément sur la danse, parce que le corps et ses possibles en étaient l’objet.

Danse maximaliste

Autres possibles du corps, ceux explorés par Hofesh Shechter. Le chorégraphe Israélien est adepte d’une danse essoufflante construite en crescendo : sur les trois pièces proposées par son jeune ballet Disappearing Act, création écrite pour eux, dit la réalité de ces corps jeunes, qui se cherchent, explorent l’espace entre eux, affirment leur genre mais dansent, filles et garçons, dans la même énergie, à égalité, avec la même grâce et la même force, lâchés in media res sur une scène qui s’éteint et s’éclaire comme dans une mise en scène de Pommerat, une bande son qui mixe sons concrets, souvenirs romantiques, extraits tous azimuts de musiques, folklore discret et injonctions à saisir la vie…

Wim Vandekeybus aime aussi la danse athlétique, physique, et souvent violente. La confrontation de sa première pièce, écrite en 1987, avec sa dernière création, faisait sentir toute l’évolution de ce courant en quelques années. What the body does not remember fut à l’époque un coup de tonnerre… certaines scènes, la fouille au corps par les hommes qui se servent sur la chair des femmes mais ne les laissent pas être tendres, ou excitées ; ou plus généralement la manière de courir en rond, de se fracasser au sol, de concevoir des duos où plaisir et violence alternent en des gestes littéraux… tout cela était neuf, et construisait une danse théâtrale très différente de Pina Bausch, ou Platel. Speak low if you speak love offre le même mélange, dérangeant, entre désir et violence, parce qu’il va jusqu’au meurtre, répété, au sadisme. La pièce est construite de la même façon -une succession de séquences inégales, parfois très fortes, parfois longuettes- mais la danse y a pris une virtuosité qui doit aux interprètes, à l’enrichissement du vocabulaire chorégraphique de Vandekeybus au fil des années, et à la présence d’une chanteuse danseuse exceptionnelle en meneuse de jeu. Quant à parler d’amour, s’il est évoqué en quelques beaux duos interrompus, il ne semble pas près d’être atteint…

Avec la musique

Anne Teresa De Keersmaeker sait donner à voir le cœur de la musique. 32 ans après sa création, Rosas danst Rosas, sa pièce culte, est devenue un classique. La chorégraphe y posait les bases de son vocabulaire : géométrie rigoureuse, métronomie diabolique, composition architecturée, répétitions cycliques. Sans oublier cette alchimie parfaite des mouvements et de la musique composée par Thierry De Mey. Rosas danst Rosas est un éloge de la lenteur, de l’entre-deux, de la respiration, de l’attente. Celle du quatuor féminin contraint à de longues plages d’immobilisme et celle des spectateurs qui sont à l’école de la patience. C’est aussi, paradoxalement, l’expérience du silence. Dans cet opus, Anne Teresa De Keersmaecker annonçait son art à venir, cette vraie-fausse synchronisation et ces vrais-faux décalés où tout se joue dans la nuance et l’indicible. Où danser est un acte de résistance et lâcher prise un vrai geste chorégraphique.

Sa Nuit étoilée, récrite pour un seul couple, a la même intelligence musicale. De la musique de Schoenberg, encore romantique, la chorégraphe garde la narration, limpide sans être illustrative, l’expressionnisme orchestral dans des gestes tragiques où la danseuse jette ses bras au ciel ou se frappe le ventre, l’intimité poétique dans ces phrases chorégraphiques toutes dites de dos. Une subtilité déconcertante…

Ancien élève de son école, Daniel Linehan compose une version pleine de sève du Sacre du printemps de Stravinsky interprétée par 13 jeunes danseurs. Ce qui implique quelques imperfections techniques vite oubliées grâce à une impétuosité contagieuse, d’un jeu de regards accrocheurs entre danseurs et -fait rare- avec le spectateur tout proche. Dans un dispositif conique audacieux, la bande virevolte, se frôle, s’éparpille, s’offre même un joyeux battle, hypnotisée par la version pour deux pianos interprétée sur le plateau par Jean-Luc Plouvier et Alain Franco. Là est le pouls de la chorégraphie : les pianos sont des aimants autour desquels les danseurs trouvent leur souffle vital. Daniel Linehan les propulse comme il caresserait les touches du piano, tantôt moderato tantôt forte, impulsant la vie à leurs élans.

Les corps suggérés

Le Festival faisait aussi une incursion théâtrale, avec Mission, incroyable monologue d’un missionnaire belge au Congo écrit par David Van Reybrouk. Se présentant comme un conférencier, Bruno Vanden Broecke campe un personnage très éloigné de nous, mal à l’aise avec le célibat et le désir, parlant des Africains avec une condescendance paternaliste, et assez réac quant à son point de vue sur l’Europe, les ONG, la foi… Cette distance du personnage au spectateur n’en rend que plus percutante, et efficace, ses cris de douleur sur la pauvreté, les exactions, les meurtres en masse aux frontières du Rwanda, le sentiment d’être abandonné de Dieu. Un choc, véritable, porté par un comédien formidable, qui donne vie, seul, aux absents.

D’autres Spectres étaient à l’œuvre dans la création de Josette Baïz, produite conjointement par les Festivals d’Aix et Marseille. La présence du Quatuor Belà en véritables protagonistes dansant et jouant, et pas que de leurs cordes, ouvrait des horizons musicaux travaillant sur le souvenir mélodique (Oswald, Kurtag, Chostakovitch, Britten et Cage). Les corps des jeunes gens travaillaient en osmose avec cette musique qui ne leur est pas contemporaine… et ils y ajoutaient leurs sourires, leur distance, leur techniques aussi, variées mais recentrées sur des unissons fréquents, un vocabulaire chorégraphique contemporain maitrisé, une architecture en ligne soulignée par une belle mise en lumière. Décidément la Cie Grenade a du talent, et l’a prouvé aussi en reprenant Guests créé au Grand théâtre de Provence ! (voir www.journalzibeline.fr/critique/grenade-ca-seclate)

AGNÈS FRESCHEL et MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Juillet 2015

Plein air

Quatre vents pour les 8 danseurs de Kelemenis qui sur l’esplanade du Fort Saint-Jean se font courants d’air et notes de musique portés par les Suites pour clavecin de Jean Philippe Rameau, offrant 25 minutes rafraîchissantes d’un Zef ! pneumodynamique mais heureusement pas tautologique même si les corps tournoient, s’élancent, flottent, se dispersent ou se rejointent comme sous une poussée irrésistible. «Voici de la chorégraphie» semble nous souffler la courte pièce qui reste assez sagement inscrite sur l’aile douce du zéphyr nous rappelant qu’un corps possède deux bras et deux jambes ici parfaitement mis en mouvement. Le dispositif sonore plus qu’astucieux (de petites enceintes à la taille des danseurs) file encore la métaphore du flux sensible en mettant le spectateur au cœur des variations d’intensité.

Terrasse encore avec l’arrivée progressive du soleil dans les yeux grand ouverts de l’implacable Rocio Molina, réveillant le Cercle des Nageurs à 7h du matin de son vigoureux Impulso ; l’institution marseillaise sonne bien au niveau des lattes de bois et le tablao de fortune se révèle parfaitement accueillant aux figures de ce flamenco brillamment cassé. La jeune femme petite et râblée est une étoile vivante et en passe de devenir une légende filante tant son énergie en impose émotionnellement ; glissant malicieusement de la lourde mais élégante image de la gitane sans filtre à la rageuse fille en justaucorps qui jette ses dernières forces vers on ne sait trop quels horizons, c’est le Japon qui étrangement se dessine sur son visage qui danse aussi, les yeux fixés sur l’aérien percussionniste (la précision et la création avisée de Pablo Martin Jones ne sont pas pour peu dans ce déplacement délicat des codes). Voisin des ténèbres comme le butô, le flamenco de Rocio Molina engage non seulement le corps jusqu’à la pointe des cheveux mais convoque aussi un monde à la joyeuse incandescence. Epuisée, la danseuse se jette dans le bassin d’eau de mer sous les ovations et c’est une algue d’une espèce inconnue qui vient saluer une dernière fois !

MARIE JO DHO
Juillet 2015

Impulso,-Rocio-Molina-©-Felix-Vazquez-Cicus

Photos : Spectres,-Josette-Baïz-Compagnie-Grenade-Quatuor-Bela-©-Léo-Ballani et Impulso,-Rocio-Molina-©-Felix-Vazquez-Cicus