Un duo d’artistes-curatrices réinvente l’histoire de l’art au musée de Sérignan

Tous les chemins mènent au MracVu par Zibeline

• 23 juin 2019⇒3 novembre 2019 •
Un duo d’artistes-curatrices réinvente l’histoire de l’art au musée de Sérignan - Zibeline

Commençons par les écouter : « Lorsque nous avons déménagé de Paris à Marseille, nous savions que c’était pour embrasser une Histoire autre, une histoire méditerranéenne. (…) Nous savions que ce serait un pas décisif, pour ne pas dire politique – nous ne savions pas encore à quel point. » Ainsi se présentent les artistes-commissaires Charlotte Cosson et Emmanuelle Luciani, initiatrices du Southway studio, « une communauté – presque une confrérie – d’artistes, de curateurs, de théoriciens où les dénominations [sont] de moins en moins nécessaires et les frontières de plus en plus poreuses ». Au Mrac, elles présentent une exposition qu’elles ont imaginée et scénographiée comme une œuvre à part entière. Les Chemins du Sud, une théorie du mineur est la démonstration de leur regard théorique, qui pose une histoire de l’art élargie à celle des arts dits mineurs – la décoration, l’artisanat, aux côtés (mais pas opposés) de ceux qui occupent habituellement les musées. En pratique : une quarantaine d’artistes, échelonnés depuis le XIXe jusqu’à aujourd’hui (de nombreuses pièces ont été commandées par les curatrices, dont beaucoup sont co-signées), exposés de façon à les relier entre eux. La plante verte dans une urne d’Odilon Redon (1840-1916) est encadré d’une scénographie de feuilles d’or réalisée par les deux curatrices ; les vases en pâte de verre de Betty Woodman (1930-2018), ou ceux en céramique de Gustave Fayet (1865-1925) sont posés sur des socles en plâtre du duo Bella Hunt & DDC. Ne pas couper le fil de l’histoire en isolant les productions dans des cadres hermétiques, laisser courir le fluide entre les œuvres et les époques, pour laisser s’incarner une marge, un pas de côté vis-à-vis de l’industrialisation, de l’académisme puis des avant-gardes abritées par les « capitales boursières » (New York, Paris).

Une autre société

Les vastes espaces du Mrac sont ainsi occupés par un ensemble à la fois extrêmement cohérent et varié, quelque chose qui imprègne véritablement le lieu, qui l’habite. On a la sensation, en découvrant les différents modules, de se faire guider dans un univers singulier, qui serait, bien au-delà du raisonnement théorique, l’expression d’une volonté très forte d’affirmer qu’en développant cette façon de créer, à plusieurs, avec des matériaux locaux, non manufacturés, des techniques ancestrales, « derrière des formes faussement naïves », une autre société pourrait advenir (plus respectueuse de l’environnement, des parcours individuels, des croisements, des besoins simples).

Le parcours s’apparente à une promenade dans un lieu enchanté, plein de couleurs et de signaux, d’objets connus (des vases, des sièges, des tables, des fontaines) mais habités d’une magie qui les rend parfaitement uniques et atemporels, reliés par un tropisme vers les primitifs italiens, ou les mythes grecs, une fascination pour les arts de l’arc méditerranéen. Les céramiques (Pietà, Ange, La Grappe de raisin, Citrons,…) de Gérard Traquandi ponctuent très à propos la découverte, les nombreuses productions (fresques, chaux, céramiques, plâtre) de Bella Hunt et Dante du Calce (beaucoup avec le Southway studio), monumentales, aux lignes douces et troublantes, animales, sédimentent les œuvres entre elles dans un ensemble très baroque, qui aboutit à un « Autel à l’âme du monde », chapelle funéraire avec ex-votos (Bella Hunt & DDC), urnes en pâte de verre (Keeper Vase) de Jean-Marie Appriou et Jenna Kaës, qui signe aussi une série de Vitraux Saint-Martin. Ou comment reposer la question du sacré dans l’art, « largement évacuée de la réflexion des créateurs d’aujourd’hui ». Un pas de côté, oui, mais pas forcément en avant.

ANNA ZISMAN
Juillet 2019

Les Chemins du Sud, une théorie du mineur
jusqu’au 3 novembre
Musée régional d’art contemporain, Sérignan

Photo : Zoë Paul & Southway studio, Sans titre, 2019. Peinture sur briques. Southway studio, Marseille.

Mrac
146 avenue de la Plage
34410 Sérignan
04 67 32 33 05
http://mrac.laregion.fr/