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Vu par Zibeline

La Complainte du progrès, à voir au Mrac de Sérignan jusqu'au 16 septembre

Toujours plus au Mrac

• 7 avril 2018⇒16 septembre 2018 •
La Complainte du progrès, à voir au Mrac de Sérignan jusqu'au 16 septembre - Zibeline

« Ah ! Gudule ! Viens m’embrasser, et je te donnerai un frigidaire, un joli scooter… »

En 1956 déjà, Boris Vian prenait ses distances avec l’esprit Trente Glorieuses. La complainte du progrès… Quel titre évocateur et incisif ! Sandra Patron, directrice du Mrac, le lui a emprunté pour l’une des trois expositions de l’été de ce haut lieu de l’art contemporain sérignanais. Elle réunit un magnifique ensemble d’œuvres de 28 artistes qui triturent, inventent, amalgament, dénoncent, rient de notre société de consommation. Depuis les années 60, la réponse plastique au déferlement matériel, au bonheur arrimé à l’objet, se scinde dans ce qu’on pourrait circonscrire en trois « moments ». Il y eut d’abord le Pop Art et les Nouveaux réalistes, qui se sont emparés de notre lexique et environnement quotidien. Slogans, matières détournées, icônes réinvesties : le regard critique passait par une instrumentalisation joyeuse et / ou grave de ces vecteurs dont ils dénonçaient la prééminence sociétale. Vingt ans plus tard, dans un monde devenu globalisé, où les échanges commerciaux sont hystérisés par les médias et une production toujours plus rapide et massive, les plasticiens produisaient un langage dérivé des stéréotypes du marketing triomphant. Aujourd’hui la situation est plus complexe. Les flux se dématérialisent, tandis que les déchets incompressibles s’agrègent en montagnes toxiques, en continents flottants. Les artistes se plongent dans ce hiatus entre virtualité toujours plus investie par nos affects et désirs, par un pouvoir invisible qui saurait mieux que nous comment être heureux, et une matérialité galopante devenue inquiétante, qui envahit les espaces et déstabilisent nos certitudes.

Sandra Patron a choisi de ne pas suivre un fil chronologique, et présente des œuvres qui se répondent dans un dialogue intime de formes et de signes. Les pièces se répondent l’une l’autre, et nous interpellent dans un langage que leur coprésence rend intuitivement intelligible. Les périodes s’entrelacent, les gestes artistiques se confrontent et se confortent : la visite est bien une incursion frontale dans quelque chose que nous ressentons chacun, entre frayeur et fascination. Témoins vigilants, traducteurs intimes, de Tom Wesselmann (Still Life #56, 1967-1969, tableau en trois dimensions, téléphone à cadran monumental, cigarette fumante posé dans un cendrier : solitude connectée) à Camille Henrot (Skypesnail, 2015, téléphones stylisés, diffusant des conseils-viatiques pour un mieux-vivre addictif) les artistes de cette Complainte nous accompagnent et soulignent d’un trait lumineux, ravageur, les dérives contemporaines.

Le Boulevard de la Villette, mars 1971 de Jacques Villeglé fait dos (l’œuvre est présentée au milieu de la salle, on tourne autour du châssis) à Untiteld (Skyline) (2007) de Kader Attia. La ville lacérée de Villeglé morceaux d’affiches déchirées, éclats de tracts, traces d’images ré agencés qui créent un instantané coloré subversif s’oppose ainsi aux 19 buildings frigos d’Attia scintillants sous leurs milliers de miroirs carrés, froids, doublement froids. L’enseigne fondue d’un garage Speedy (Spee, 2010, Jean-Baptiste Sauvage) vestige tronqué, témoin des émeutes de 2005, provoque la pièce de Richard Baquié (Sans titre, 1985), assemblage d’objets métalliques prélevés dans les décharges marseillaises, reconstitués en un immense « Le temps de rien » mélancolique et poétique.

Beaucoup de grands noms encore nourrissent le parcours. Warhol, Arman, Rotella… La vidéo du collectif danois Superflex (Flooded McDonald’s, 2008), qui en 21 minutes montre une réplique du fast-food, vidé de présence humaine, saturé de logos, de bouffe et de cartons, en proie à une montée de eaux qui le submergera totalement, offre une fin apocalyptique et peut-être libératrice.

ANNA ZISMAN
Mai 2018

Une « visite MiRACle » est proposée le 27 mai, en compagnie de Maria Martinez, psychanalyste. Cet événement s’inscrit dans le cadre d’un nouveau cycle de rendez-vous : le musée invite des professionnels, issus de différents champ disciplinaires, à porter un regard sur les expositions à travers leur expérience et leur savoir-faire.

La Complainte du progrès
jusqu’au 16 septembre
Mrac, Sérignan

Illustration : Mimmo Rotella, Marylin, il Mito di un’Epoca, 1963, Rome. Décollage d’affiches marouflé sur toile, 198 x 140 cm. Dépôt au Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain de Nice depuis 1997. © ADAGP, Paris 2018. Crédit photographique : Ville de Nice.


Mrac
146 avenue de la Plage
34410 Sérignan
04 67 32 33 05
http://mrac.laregion.fr/