La Traviata aux Chorégies d'Orange 2016, belle touche finale qui aura vu triompher Ermonela Jaho

Tombée au chant d’honneur…Vu par Zibeline

• 3 août 2016 •
La Traviata aux Chorégies d'Orange 2016, belle touche finale qui aura vu triompher Ermonela Jaho - Zibeline

Le cadre est brisé ! De l’immense plaie d’un miroir à l’équilibre sur le mur antique d’Orange surgissent les personnages du livret tiré de Dumas ! D’où viennent-ils : Violetta, Alfredo, Germont… et toute la clique des fantômes qui peuplent le chef d’œuvre populaire de Verdi? Un lustre est tombé ; les chaises sont renversées. La fête a des accents tragiques, le « brindisi » tangue sur sa valse comme une rengaine rabâchée… on a le champagne noir ! Les bohémiennes et les matadors d’opérette arborent des masques de Janus. Seul un lit de camélias ajoute une touche de vie à ce décor cauchemardesque, mais superbe (scénographie et costumes Diego Mendez Casariego). L’œuvre, habilement mise en scène par Louis Désiré (éclairages Patrick Méeüs) est aux trois couleurs alchimiques : au noir, au blanc et au rouge… Elle est déjà morte tant de fois l’héroïne de La Traviata depuis 163 ans sur les plateaux d’opéras, purifiée au regard bienveillant du public et du Miserere final débordant de remords, tant de fois réincarnée, de représentation en représentation à travers le monde ! Et si elle n’était plus qu’esprit Madama Valéry ? La longue liste des Violetta « historiques » semble gravée sur un monument aux mortes tombées au chant d’honneur : Melba, Schwarzkopf, Tebaldi, Calas, Scotto, Sutherland, Freni, Caballé, Gheorghui, Fleming, Netrebko…

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Aux Chorégies, en 2016, pour incarner la semi-mondaine cédant aux « Follie » de l’amour, on attendait Diana Damrau… dans sa blondeur… mais c’est la brune Ermonela Jaho qu’on a tiré du kimono sanglant de Cio-Cio San. Elle s’était heureusement relevée de ses hara-kiris, les 9 et 12 juillet derniers, acclamée par près de 8000 spectateurs à chaque représentation de Madama Butterfly (voir www.journalzibeline.fr/critique/lemotion-au-pied-du-mur ). « Follie » que d’enchaîner deux rôles si écrasants sur une scène aussi prestigieuse et exigeante vocalement ? Certes ! Mais quelle réussite, quel pari gagné par l’Albanaise qui entre ainsi dans la légende des Chorégies ! Elle triomphe une nouvelle fois, s’appuyant sur de formidables atouts physiques, vocaux, expressifs, dramatiques… à tirer les larmes ! Son « Addio del passato » est un rêve d’émotion et de technique, sa chute mortelle et solitaire, sur les derniers accords de l’ouvrage… mémorable ! Et dans sa scène avec Giorgio Germont, l’un des plus beaux duos de l’histoire de l’opéra, elle est portée par l’engagement étonnant de l’inusable Placido Domingo. A 75 ans*, la star ténorise toujours aussi singulièrement son registre de baryton ! Enfin, une merveille de musicien incarne l’insouciant Alfredo, tout en nuances et beauté de timbre : Francesco Meli.

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Dans la « fosse » d’Orange (qui n’en n’est pas une… ce qui constitue d’ordinaire un obstacle pour des voix manquant d’envergure ou de mordant), on entend justement un orchestre… de fosse ! L’Orchestre National Bordeaux-Aquitaine est rompu à l’accompagnement des chanteurs et, conduit par un chef comme Daniele Rustioni, c’est un cadeau pour les aficionados d’opéra. Le jeune maestro dirige par cœur, anticipe sur tout ce qui se produit sur scène et aux instruments, ménage de beaux rubatos, respire avec les chanteurs, attend, devance, met la sourdine quand il le faut… Son geste, véritable ballet corporel, s’avère captivant. Il conduit le plateau, rehaussé d’emplois bien distribués (Ahlima Mhamdi, Anne-Marguerite Werster, Christophe Berry, Laurent Alvaro, Pierre Doyen, Nicolas Testé et Rémy Mathieu) et d’un savant alliage réalisé à partir des Chœurs des Opéras d’Angers-Nantes, Avignon et Marseille.

Un beau millésime 2016 que ces Chorégies-là !

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JACQUES FRESCHEL
Août 2016

Programme 2017 sur www.choregies.fr

* On retrouvera notamment Leo Nucci (au même âge!) dans Rigoletto….

Photos Philippe Gromelle