Les spectacles politiques ont la côte

Théâtre politiqueVu par Zibeline

Les spectacles politiques ont la côte - Zibeline

Hasard ou air du temps, les spectacles politiques, qui profèrent des revendications claires ou des appartenances, interpellent le public : les salles sont pleines, enthousiastes, portées par un élan qui ressemble à de la révolte…

À Cavaillon on a joué Dario Fo et chanté l’Internationale. Au Théâtre Durance et à l’Olivier d’Istres, c’est le Discours à la Nation d’Ascanio Celestini qui a fait un triomphe en décembre. Le spectacle, qui a reçu à la fois Prix du public du Off et le Prix de la critique, emporte l’enthousiasme. Fondé sur l’antiphrase et le paradoxe, il est porté par David Murgia, constamment drôle, et effrayant, qui incarne un «représentant de la classe hégémonique comme le disait Marx» et nous fait toucher du doigt l’actualité de la lutte des classes, en montrant comment les «exploités, humiliés, offensés, les prolétaires de tous les pays» ont cessé de s’unir, luttent les uns contre les autres à la grande joie des «dominants». La harangue, féroce, directe, apostrophe, et fait apparaître quelques évidences sur le cynisme du système capitaliste, notre degré d’acceptation du discours dominant relayé par les médias, la propension des «classes moyennes» à se croire du côté des «privilégiés» alors que les exploiteurs vivent sur leur dos et leur donnent juste assez pour qu’ils consomment… Le public, debout, hilare, semble convaincu !

La Vie de Galilée de Brecht, reprise à Châteauvallon dans la mise en scène devenue historique de Sivadier, atteint au même résultat, mais en usant des procédés moins directs, et plus dramatiques. Douze ans après la création, Nicolas Bouchaud n’a rien perdu de son talent et de sa fantaisie, et Stephen Butel a acquis une épaisseur qui n’entame pas la fraîcheur de son personnage d’apprenti. La pièce de Brecht établit une analogie entre l’obscurantisme religieux qui s’oppose à la science au XVIIe siècle, et le système économique et politique actuel qui s’oppose à la raison et à l’intérêt des peuples. Pamphlet qui affirme «croire en la douce puissance de la raison sur les hommes», La Vie de Galilée lance un appel à la résistance et un véritable message d’espoir dans le progrès de la pensée. Mais la pièce est fascinante aussi par ce qu’elle dit de la création artistique, de la joie intime de la découverte, de la transmission, des contradictions d’un homme capable de se soumettre et de concéder, de négliger l’éducation de sa fille… autant d’axes de lecture rendus magnifiquement lisibles par la mobilité des espaces scéniques, l’attention au sens de chaque mot, l’incarnation sensible et virtuose des personnages, qui nous livrent l’épaisseur de leur humanité.

Les Particules élémentaires, adaptées du roman de Houellebecq par Julien Gosselin, possède la même énergie dramaturgique, fondée sur une sorte de souffle épique, un sens du rythme, du montage cut, et sur le talent transformiste de jeunes acteurs qui savent faire rire et vibrer d’émotion. Mais, programmé à la Friche par La Criée, vu au lendemain de l’attaque de Charlie Hebdo, la réception ne fut pas la même qu’à la création à Avignon, (voir www.journalzibeline.fr/critique/du-souffle-elementaire-sans-soufre-particulier/), d’autant que la polémique autour de Soumission battait son plein quelques jours auparavant. Difficile de s’abstraire du contexte…

Que raconte Houellebecq dans Les Particules élémentaires ? Sa construction virtuose cache mal une incapacité chronique à saisir l’humain, sinon pour l’avilir, et ce roman qui se veut choral n’entre jamais dans la pensée des êtres. Les personnages profèrent des abjections parfois racistes, un mépris affiché pour le féminisme, une incapacité à l’amour, un recours aux putes, des sexualités sans plaisir, ou des sommets de perversion qui relient meurtres, tortures, castration littérale et éjaculation, en des scènes écœurantes que l’auteur se complait à décrire. Houellebecq et le spectacle défendent-ils ces pratiques au travers des personnages ? Si on ne peut l’affirmer sans que l’auteur le dénie, expliquant qu’on ne comprend rien si l’on croit que ses personnages représentent leur auteur, il n’en reste pas moins qu’il relie clairement les hippies et la libération sexuelle (c’est-à-dire aussi le droit à la contraception et à l’avortement), aux serial killers, aux déviances les plus sadiques, aux frustrations masculines, à l’absence de rencontre de l’autre. Si dans Soumission le salut paradoxal de la société française vient d’une conversion générale à l’Islam (avec un cortège de régressions pour les femmes), dans les Particules il s’agit de supprimer le sexe, la reproduction, le désir, pour vivre sans soubresauts grâce à un clonage débarrassé des scories humaines. Contre utopie, ou désir réel d’un paradis aseptisé ? L’emploi de l’ironie ne résout pas l’ambiguïté terrible du propos, et le malaise sensible du public ce soir-là…

AGNÈS FRESCHEL
Janvier 2015

Photo : Les Particules c Simon Gosselin