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Vu par Zibeline

Le Festival d'Avignon 201installe le présent au coeur du théâtre

Théâtre au cœur du présent

Le Festival d'Avignon 201installe le présent au coeur du théâtre - Zibeline

Le Festival d’Avignon s’est achevé dans la fournaise des interrogations actuelles, et la fièvre d’un avenir inquiétant, mais ouvert.

Plus de 150 000 entrées, plus de 95% de places vendues, le Festival d’Avignon se porte bien. Malgré l’insatisfaction de constater qu’il se raccourcit plus que jamais : 19 jours de Festival seulement au lieu des 3 semaines, voire des 4 semaines qu’on a connues, et sans la Carrière Boulbon qui offrait une grande jauge. Mais 224 représentations ont eu lieu, pour 47 spectacles, suscitant l’enthousiasme pour la plupart, et peu de scandale. Chacun souligne la qualité et la diversité de la programmation, mais surtout l’acuité des « combats » menés, comme le soulignait Olivier Py lors de la conférence de clôture : pour les réfugiés, contre le capitalisme déchainé, l’oppression politique, la violence et les discriminations envers homosexuels et transgenres.

Petites économies
Le directeur du Festival déplore pourtant les trop modestes 2% d’augmentation du financement public en 5 ans, qui de fait, étant donnée l’augmentation des coûts, équivalent à une baisse, et expliquent le raccourcissement du « In ». Un très mauvais calcul de la part des financeurs publics : chaque jour en moins grève la fréquentation du Off qui se poursuit jusqu’au 29 juillet avec des salles nettement moins pleines, et l’économie de la ville s’en ressent fortement. Renaud Muselier, Président de la Région Provence Alpes Côte d’Azur, faisait part quelques jours auparavant d’un calcul en termes de « retombées économiques ». Si on ne sait au juste ce qu’il prend en compte (les retombées pour l’économie publique ? le chiffre d’affaires des entreprises ?) sa valeur même approximative reste plus que parlante : pour 1 euro public investi dans le Festival, il y aurait 9 euros  de retombées « dans l’économie locale ». Pourquoi alors se priver d’augmenter les subventions d’un Festival qui pourrait  durer plus longtemps et rapporter davantage en taxe de séjour, TVA et impôts divers sur des sociétés qui vivent du tourisme festivalier ?

Le sens de l’accueil
Mais c’est surtout à l’amour palpable du théâtre et de la pensée qu’une augmentation des financements pourrait répondre. Nulle part, dans aucun festival, on ne sent cette ferveur, cette communion, ce plaisir d’être là, malgré la fournaise, dans la fièvre de l’attente des éblouissements. L’accueil du public a été nettement amélioré, la numérotation des places permet de ne plus attendre au soleil, les cours de Calvet ou du Site Pasteur sont tendues de velums protecteurs, arrosées de brumisateurs, et partout des solutions de restauration pas chères offrent aux spectateurs des plus longs spectacles un accueil digne du Festival créé par Jean Vilar : pour tous, avec des feuilles de salle explicatives, le plus de dialogue et confort possibles.

Les spectacles

                     

Les 10 premiers jours du festival témoignaient, avec acuité, des problèmes du temps. Les 9 derniers présentèrent les mêmes contrastes, et la même ambition d’embrasser, au-delà du théâtre, l’actualité du monde. Pur Présent écrit et mis en scène par Olivier Py, avec trois comédiens sur un plateau nu, fustigeait le cynisme capitaliste, la faiblesse de l’État soumis aux banques, la difficulté de la révolte. Une fois encore les tirades et les échanges s’étiraient en longueurs et en répétitions, mais avec des moments de grâce absolue, des trouvailles de langue, des moments de jeu époustouflants, quand le banquier diabolique étalait son cynisme et son dégoût, le fils son désespoir et son irrésolution. Mais une fois encore on se demandait pourquoi personne n’avait conseillé à Olivier Py de cultiver sa démesure et ce plaisir pur du jeu, en coupant ses redites…

La même imperfection splendide était à l’œuvre dans la Cour avec la création d’Emanuel Gat, Story water. L’Ensemble Modern jouait Boulez, puis Rebecca Saunders, tandis que les danseurs dans un premier temps improvisaient en groupe, puis reprenaient ces figures trouvées, illustrant la musique. Abstrait, sans thèmes ni propos autres que la recherche du mouvement de groupe, l’ensemble restait froid, jusqu’au surgissement soudain de Gaza, un propos fort du chorégraphe Franco-Israélien sur l’occupation et ses conséquences insupportables pour les enfants, les habitants, l’humanité. La musique et la danse alors s’illustraient de références klezmers, de folklore américain, mimant une société figée dans une gestuelle faussement joyeuse. Revendicatif soudain, sortant de l’abstraction et de la recherche chorégraphique, Story Water touchait enfin, comme un discours au signifié clair…

 Arctique écrit et mis en scène par Anne-Cécile Vandalem ne manquait pas, quant à lui, d’intrigues, de personnages, de rebondissements. Coincés dans un paquebot du futur, lancé sans moteur vers le cercle polaire des personnages coupables d’une marée noire historique payaient leur crime 10 ans après, en 2025… Haletant comme une série politique scandinave, fondé comme beaucoup de spectacles de jeunes metteurs en scène sur la confrontation entre le jeu au plateau et les images vidéo prises en direct hors champ, la pièce est aussi virtuose que Tristesse monté en 2016, mais moins sinistre. Alertant tout autant sur l’état de la planète, l’irresponsabilité des politiques, le fascisme larvé et le poids de l’argent. Pourtant on se demande pourquoi l’auteure choisit le théâtre, questionnant si peu la nature de la représentation et dans un système de narration qui serait tout aussi efficace au cinéma : le regard s’attache aux gros plans surplombant la scène sans que ce qui se passe au plateau parvienne à captiver comme dans les diffractions vidéo/théâtre de Katie Mitchell, ou de Cyril Teste.

Le  déséquilibre entre vidéo et plateau est également à l’œuvre dans Tartiufas, doublé du fait que l’on suit les surtitres, regardant rarement les acteurs en direct. Oskaras Korsunovas met en scène Molière avec une frénésie baroque visuellement réjouissante, dans un huis clos qui se réfère à la téléréalité, ses hypocrisies modernes et se manipulateurs. Mais il donne à voir, dans la caricature, tout ce que le texte sous-entend : la passion d’Orgon pour Tartuffe est explicitement amoureuse, la coquetterie de sa femme vire au ménage à 3, on massacre ses ennemis dans des jeux vidéo, on plonge son visage dans des cuvettes de WC pour apaiser sa rage. Les subtilités et non-dits du texte disparaissent en apparaissant, et avec eux sa puissance comique.

Avec Ivo van Hove, une autre saga est à l’œuvre. Les choses qui passent est un roman naturaliste de Louis Couperus, un classique néerlandais qui met en scène une trois générations d’une famille, ses vieillesses, ses secrets, leurs poids, leurs rancœurs et leurs pardons. Déployant les pages en autant de scènes qui se croisent au centre du plateau tandis que les personnages attendent leur tour sur des chaises qui encadrent l’espace de jeu, la mise en scène, simple, noire, repose sur d’incroyables acteurs, et quelques effets scénographiques, fumées, transparences et cendres noires, superbes. On se prend à l’intrigue, au suspens intact, aux rebondissements, aux caractères. Une dramatisation du romanesque qui nous plonge dans le réalisme fin de siècle, le XIXe, avec sa famille bourgeoise dont la décadence ressemble à celles de Zola ou Thomas Mann, ou à celle des Damnés qui firent l’éclat de la Cour l’an passé.

Mais le véritable choc de ce festival restera, sans doute, la Saison Sèche de Phia Ménard. Ces femmes nues maintenues rampantes, sous un plafond trop bas, ces peintures de corps qui les transforment en guerrières puis en hommes, pompier,  prêcheur ou petite frappe, qui oppriment, occupent, s’affrontent, militarisent les relations comme de petits soldats insensés. À peine l’humanité est-elle née qu’elle camoufle sa féminité, fabrique sa virilité, marche au pas. Le décor s’effrite, s’imbibe d’eau, un sang noir coule des ouvertures triangulaires comme un sang menstruel pourrissant. Rarement un décor est aussi signifiant, véritable œuvre d’art qui fait naître toute la dramaturgie de la pièce. Quant aux corps, à leurs transformations et leurs incarnations, leurs identités et leurs assignations, ils sont au centre d’une danse qui ne cherche pas son sens mais l’expose, portée par des interprètes époustouflantes.

AGNES FRESCHEL
Juillet 2018

Le Festival d’Avignon In s’est tenu du 6 au 24 juillet

Photographies :

Pur Présent (donné à La Scierie)
Pur Présent © Christophe Raynaud de Lage

Story water (donné à La Cour d’honneur du Palais des Papes)
Story Water © Julia Gat

Arctique (donné à La FabricA)
Arctique © Christophe Raynaud de Lage

Tartiufas (donné à l’Opéra Confluence)
Tartiufas © Christophe Raynaud de Lage

Les choses qui passent (donné cour du Lycée Saint-Joseph)
De Dingen Die Voorgijgann © Christophe Raynaud de Lage

Saison Sèche (donné à L’autre scène du Grand-Avignon / Vedène)
Saison Sèche © Christophe Raynaud de Lage


Festival d’Avignon
Cloître St-Louis
20 rue du Portail Boquier
84000 Avignon
04 90 27 66 50
http://www.festival-avignon.com/


La FabricA
55 Avenue Eisenhower
84000 Avignon
04 90 27 70 50
http://lafabrica.festival-avignon.com/


Opéra-Théâtre du Grand Avignon
1 Rue Racine
84000 Avignon
04 90 82 81 40
http://www.operagrandavignon.fr