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Les Rencontres à l’échelle : des récits venus de loin, qui ont le courage en commun

Sur les chemins…

Les Rencontres à l’échelle : des récits venus de loin, qui ont le courage en commun - Zibeline

Des parcours singuliers, rudes, des hommes qui (re)viennent de loin et (se) racontent : trois formes dissemblables, plus ou moins abouties, plus ou moins convaincantes mais qui ont le courage en commun et que les 10e Rencontres à l’échelle ont accompagnées sur la scène.

Le 81 avenue Victor Hugo à Aubervilliers n’a pas la cote au Monopoly mais ses habitants valent de l’or parce qu’ils sont vivants ; immigrés, sans-papiers ils ont réquisitionné ce Pôle emploi désaffecté depuis presque deux ans ; ils sont huit sur le plateau -désormais régularisés- dans un décor sobre et réaliste à se constituer en personnages grâce au travail entre autres d’Olivier Coulon-Jablonka ; Adama, Ibrahim ou Meité venus d’Abidjan ou de Dakkha font récit de leurs parcours périlleux mais c’est leur quotidien au présent qui est finalement au cœur de l’épopée ; leurs mots (le texte est écrit à partir d’entretiens) sont mêlés à ceux des autres pour dire… ce que l’on sait bien sûr déjà ou du moins ce que n’ignorent pas les spectateurs présents, attentifs, respectueux. Debout, dialoguant en un discours frontal ils deviennent des acteurs bien dirigés (20 jours de répétition selon le cahier des charges de la commande de Marie José Malis pour le théâtre de la Commune avant le festival d’Avignon) qui maîtrisent parfaitement leur rôle et c’est peut-être là l’aspect le plus intéressant de cette «pièce d’actualité» : donner un corps et une présence à ces voix d’exilés qui deviennent alors sujets incontestables ; on peut regretter pourtant que ce théâtre documentaire, qui évacue un peu trop les problématiques de la représentation, ne permette pas d’aller plus loin dans l’émotion ni même la réflexion. Tout fou, tout feu, brouillon, bavard et sympathique David Geselson (épaulé par l’excellent Elios Noël) raconte les tribulations de son grand-père Yehouda parti de Lituanie en 1934 pour s’installer en Palestine ; matériaux hétérogènes ou décalés, vieilles photos, fragments de légende familiale et fourre-tout autobiographique… tout est bon pour avancer lentement et en zig-zag vers le cœur du sujet : dans un dialogue émouvant avec son grand-père mort (un cauchemar : pas de kaddish à son enterrement), le fougueux et faussement naïf narrateur pose les questions liées au territoire de l’état d’Israël ; la faillite des idéaux d’une génération traitée au milieu des chagrins d’amour d’un jeune homme… pourquoi pas ?

Autre voyage, au long cours, en trois actes et un repas à travers la mémoire et la voix de Gurshad Shaheman, comédien d’origine iranienne qui met le spectateur au centre de son dispositif intime en l’invitant à écouter, regarder, toucher, boire, manger… le père, la guerre avec l’Irak, la mère, la découverte de la sexualité, la France, les passes et les clients… douceur(s) et crudité(s) délivrées par des mots choisis comme en hommage à la langue française, des «paroles» comme dans une chanson-fleuve de 4h30 (connaissez-vous Googoosh, idole des années 70 dont Pourama Pourama est irrigué ?) d’où sautent des détails qui ouvrent des mondes : une puce dans la barbe de l’imam, un sexe massacré par une circoncision ratée, la consolation trouvée dans les plis du tchador. On le suit littéralement et intensément, on ne le quitte pas ni des yeux ni du cœur malgré les quelques maladresses de la 3e partie encore un peu «fraîche» car c’est d’amour dont il nous parle ici avec la distance d’une véritable maîtrise d’acteur.

MARIE JO DHO
Décembre 2015

Les Rencontres à l’échelle se tiennent dans divers lieux à Marseille depuis le 4 novembre

À venir :

Antigone of Shatila
les 29 et 30 janv

Génération Tahrir
à partir du 29 janv

Bab-El, photographies de Valentine Vermeil
exposition du 9 janv au 28 fév

La Friche, Marseille
04 91 64 60 00
www.lesrencontresalechelle.com

Photo : 81 avenue Victor Hugo © Charlotte Corman