Sur le front d’AvignonVu par Zibeline

 - Zibeline

Retour sur Samson, Y aller voir de plus près et Ceux-qui-vont-contre-le-vent. Les dernières créations de Brett Bailey, Maguy Marin et Nathalie Béasse explorent, dans des formes différentes, les violences, qu’elles soient physiques, géopolitiques ou intérieures.

Samson, une transe sans effet

Brett Bailey n’est pas intimidé par les mythes. Après Médée, Orphée ou Macbeth, l’auteur et metteur en scène sud-africain revisite Samson. Le héros biblique est transposé dans le monde contemporain dont la cruauté n’a rien à envier aux temps reculés de l’Ancien Testament. Entre oppression, spoliation, trahison et humiliation, Bailey glisse une critique féroce à l’égard des élites ploutocrates de tous temps, avides de profit. Le calvaire des migrants, cher à l’artiste, est ici évoqué à travers les errances et le rejet du nazir par un peuple rival dont il s’est épris d’une des enfants. Du théâtre musical écrit en forme de cérémonie rituelle chamanique avec un narrateur au prêche, un chœur mixte et ses chants et danses zoulous, des moments de transe et d’expiation. Côté cour, dans la pénombre générale du plateau, deux musiciens jouent une palette de black music, teintée de rock électro. Un monde féerique aux motifs parfois naïfs nous invite sur grand écran. Difficile de ne pas être saisi par l’ambition du dispositif, la puissance des voix et du son. Mais malgré tout son apparat, ce Samson est affadi par un récit pompeux à en devenir consensuel, des interprètes faussement habités, et rate sa vocation à nous emporter dans le tourbillon d’émotions attendu.

LUDOVIC TOMAS
Juillet 2021

Samson a été joué les 6, 7, 8, 10, 11, 12 et 13 juillet, au gymnase du lycée Aubanel

Photo Samson, Brett Bailey, 2021 © Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon

 

La violence des stratèges

La guerre du Péloponnèse entre Sparte et Athènes au Ve siècle avant notre ère transforme en profondeur la nature des conflits armés dans l’Antiquité, de même que la retranscription qu’en fait l’historien grec Thucydide est considérée comme une des œuvres fondatrices de l’historiographie. Un texte dense qui sert de base à Y aller voir de plus près, de la chorégraphe et dramaturge Maguy Marin. Fille de réfugiés républicains espagnols aux convictions profondément humanistes, elle en tire une pièce aux allures d’exposé multimédia à plusieurs voix et forte résonance contemporaine. Une scène surchargée d’objets parmi lesquels écrans, instruments de musique ou bureaux en tous genres. Des chiffres à profusion, des faits documentés et des images. Beaucoup d’images qui ponctuent une narration vertigineuse, devenant au fil du récit le fond sonore de l’histoire d’autres relations internationales, plus familières. Si les quatre acteurs et actrices relatent les méandres stratégiques du célèbre conflit de la Grèce antique, l’entrecoupant de percussions corporelles ou de lancers de confettis, vidéos et photos, elles, nous racontent notre époque. Images projetées de chefs d’État, d’économistes, d’industriels, d’hommes de médias -seulement deux femmes apparaissent : Angela Merkel et Christine Lagarde- viennent rappeler notre condition de citoyens-sujets pris en étau entre des intérêts économiques et géopolitiques éloignés des aspirations populaires. De la guerre du Péloponnèse aux Gilets jaunes, en passant par les traités et accords entre grandes puissances, l’idéal démocratique ne serait-il qu’un leurre ? Et les limites du moins pire des systèmes, inscrites dans ses gênes ? « Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie mais son évolution par temps de crise. » En fond de scène, la citation de Brecht vient conforter nos inquiétudes.

L.T.
Juillet 2021

Y aller voir de plus près a été joué les 7, 8, 9, 10, 12, 13, 14 et 15 juillet, au Théâtre Benoît-XII

Photo Y aller voir de plus près, Maguy Marin, 2021 © Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon

Ceux qui vont et viennent d’on ne sait où

Contrairement à Brett Bailey et Maguy Marin, Nathalie Béasse n’a jamais été programmée à Avignon. Pour sa présentation dans la Cité des Papes, l’artiste dont la compagnie est basée à Angers met en scène Ceux-qui-vont-contre-le-vent, l’autre nom de la tribu nord-amérindienne des Omahas. Une tribu, c’est peut-être le mot qui définit le mieux les sept actrices et acteurs de cette pièce tout en mystères et ruptures. On y entend Flaubert, Duras, Stein ou encore Dostoïevski. Qui sont ces gens, quel est leur lien, qu’attendent-ils ? Au rythme des tensions, des lâcher-prises, des danses et des jeux enfantins, ils font une ronde, parlent plusieurs langues, changent de vêtements, lisent des lettres à des absents, éclatent des ballons de baudruche dans des positions loufoques, se jettent des seaux d’eau, disparaissent un à un sous une table qui semble les engloutir. Qu’ils et elles expriment leur solitude dans une allégresse absurde ou leur désir de faire corps avec inquiétude et gravité, chacune et chacun est traversé par une tempête d’émotions. S’ils et elles marchent contre le vent, c’est pour refuser peut-être le monde des adultes, ses conventions, son autodestruction et lui préférer celui où souffle encore un vent d’imaginaire, de naïveté et d’espoir. Une chose est sûre : Nathalie Béasse reviendra à Avignon.

L.T.
Juillet 2021

Ceux-qui-vont-contre-le-vent a été joué les 6, 7, 8, 10, 11, 12 et 13 juillet, au Cloître des Carmes

Photo Ceux-qui-vont-contre-le-vent, Nathalie Béasse, 2021 © Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon