De la Préhistoire de la connerie aux bullshit jobs contemporains, penser l'humanité avec la Pop philosophie

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De la Préhistoire de la connerie aux bullshit jobs contemporains, penser l'humanité avec la Pop philosophie - Zibeline

La Semaine de la Pop Philosophie s’est tenue à Marseille, du 11 au 16 octobre dernier. Le thème de cette saison XIII était particulièrement croustillant : la connerie. À Coco Velten, la philosophe Céline Marty a traité ce sujet sous l’angle des bullshit jobs, un concept développé par l’anthropologue David Graeber, récemment décédé. Ces boulots à la con (ou, plus poliment, à la noix) sont plus nombreux qu’on ne le croit : particulièrement depuis la crise sanitaire, bien des salariés avouent ne pas comprendre le sens de leur travail, avec, quand ils sont correctement payés, l’impression de « truander le système », et quand ils ne le sont pas, un profond sentiment d’aliénation. Cette aberration sociale se double d’une aberration écologique : travailler plus, c’est produire et consommer plus de ressources. La société a-t-elle vraiment besoin de poseurs de panneaux publicitaires vidéo ? D’industrie du luxe ? De pilotes d’avions, ce mode de transport ultra-énergivore ? De livreurs de sushis ? De portiers d’hôtel uniquement chargés de porter une livrée prestigieuse et d’appuyer sur un bouton d’ascenseur ? Dans les hôpitaux, est-il pertinent pour des soignants de consacrer la majeure partie de leur temps à remplir des documents administratifs plutôt qu’à… soigner ?

Céline Marty, interrogée par sa consœur Elsa Novelli, explique ce que les thèses de Graeber ont de radical. « Il pense que ces bullshit jobs sont là pour occuper les travailleurs. Avec leurs contraintes, leurs rapports de hiérarchie infantilisants, ils participent à les tenir à leur place, à leur éviter le loisir de réfléchir à ce qu’ils pourraient faire d’autre, à fragmenter les solidarités. » Un contrôle social déjà dénoncé par Georges Orwell en son temps. La philosophe envisage que nous pourrions tous travailler beaucoup moins, ce qui permettrait une meilleure répartition des tâches à accomplir, et soulagerait les travailleurs réellement essentiels, éboueurs, infirmières ou bibliothécaires. Au-delà, opérer un choix entre les activités ne pourrait, bien-sûr, que se décider collectivement, démocratiquement, et « ne pas reposer, comme c’est le cas aujourd’hui, exclusivement sur des postulats économiques ». Céline Marty pense que l’on peut déconstruire les valeurs productivistes à l’instar du racisme ou du sexisme, valoriser une éducation et une culture qui contrent celles du capitalisme. « On accepte beaucoup trop que les fonctions essentielles soient mal payées, déconsidérées. Tout n’est pas marchand. Qui nous empêche, par exemple, d’inventer un service public de l’alimentation ? » Bonne question !

C’est d’ailleurs à cela qu’en écho répondait la conférence suivante, donnée par l’archéologue Jean-Paul Demoule au Muséum d’histoire naturelle. Venu parler de La préhistoire de la connerie, il a relevé que ce que les néo-libéraux nous présentent comme inéluctable (le fameux « il n’y a pas d’alternative » de Margaret Thatcher) n’est qu’une foutaise. « Je suis pessimiste à court terme, déclarait-il, avec la montée des régimes autoritaires, mais plus optimiste à long terme, car à chaque fois, dans l’histoire de l’humanité, que les inégalités sociales sont devenues trop importantes, la civilisation s’est effondrée. Je n’en connais pas qui n’aient pas mal fini. » Et d’évoquer lui aussi David Graeber, ainsi que James C. Scott, autre anthropologue anarchiste (lire notre critique de son livre Homo Domesticus), appartenant tous les deux à un courant de pensée qui étudie les différentes formes d’opposition au pouvoir à travers les âges. Comme Pierre Clastres, selon lequel les « leaders », dans certaines sociétés, ont autant, voire plus de devoirs que de droits, et font face à beaucoup plus de contre-pouvoirs que dans les nôtres. « Le pire n’est pas toujours certain », sourit Jean-Paul Demoule, même si, depuis nos ancêtres primates, « notre connerie et notre capacité de nuisance ont augmenté à proportion de nos capacités cognitives ». Surexploiter d’autres êtres humains et l’environnement n’est pas une fatalité, c’est une décision politique. « Nous pouvons faire des choix collectifs et culturels nous permettant de résister aux pouvoirs oppressifs, qui finissent par s’écrouler. » Certes, mais d’ici là, ils auront eu le temps de faire de sacrés dégâts.

GAËLLE CLOAREC
Octobre 2021