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Falaise des fous, une vie de Monet par Patrick Grainville, aux éditions du Seuil

Strates impressionnistes

Falaise des fous, une vie de Monet par Patrick Grainville, aux éditions du Seuil - Zibeline

« Jadis, j’ai embarqué sur la mer un jeune homme qui devient éternel ». Ce jeune homme, c’est Monet (1840-1926). Le roman de Patrick Grainville, Falaise des fous, épouse le temps de la vie du peintre et s’achève en 1927, un an après sa mort, (alors que Lindbergh traverse l’Atlantique), le croise à Étretat, aux pieds des falaises qu’il peint, inlassable, à Rouen, dont la cathédrale est elle aussi « une falaise » qui se dérobe, à Giverny où naissent les nymphéas… Période entre deux siècles, deux mondes, que le narrateur, Charles Guillemet (sic !), petit rentier installé à Étretat, revenu blessé d’Algérie à vingt ans en 1867, évoque au soir de sa vie. « Je sais que ces images sont mortes. Pourtant, ce qui a vécu vit-il encore et comment ? Il me semble parfois qu’un sortilège pourrait lever le voile d’un lieu et révéler toutes les strates du temps en un défilé de scènes merveilleuses. » Les artistes, Monet, Manet, Courbet, Boudin, Berthe Morisot, Maupassant… tous passent par Étretat en villégiature, de même que les géants de la finance, comme le voisin de Charles, Louis Gosselin, qui remodèle Paris aux côtés du baron Hausmann. Toute une fresque historique se dessine, par le biais de ce qui a constitué le sentiment artistique. Le déroulement de la vie, l’évolution des esprits, des goûts, de la société, les remuements de l’histoire sont abordés sous l’angle de l’art. Regard des artistes, réception des œuvres… L’écriture se moule sur ses modèles, frissonnante de notes fines, dans une mimétique hallucinante des tableaux observés. Frémissements de la lumière, travail au couteau rageur, appétit des formes, approche de l’insaisissable… Un panorama historique grandiose, nourri de détails précis, d’anecdotes, de citations, d’échos livresques, renoue avec le temps perdu ; l’ombre de Proust n’est jamais très loin. On assiste aux funérailles de Victor Hugo, aux débuts de l’automobile, de l’avion, mais aussi à l’atroce boucherie de la Première Guerre mondiale, on y découvre Apollinaire… et parmi les soldats morts, un certain Eugène Grainville… Un grand roman foisonnant à dévorer avec gourmandise.

MARYVONNE COLOMBANI
Novembre 2018

Falaise des fous
Patrick Grainville
éditions du Seuil, 22 €