Retour sur le prix Médicis 2014, Terminus radieux, d'Antoine Volodine

Sovietic fantasy

Retour sur le prix Médicis 2014, Terminus radieux, d'Antoine Volodine - Zibeline

Lèse-majesté ? Terminus radieux, le roman d’Antoine Volodine qui vient de recevoir le Prix Médicis, a parfois des allures de Seigneur des Anneaux. Volodine emprunte à l’heroic fantasy ! Inventant un monde de mutants, de zombies officiant au dessus de puits de feu, dans un temps si éloigné du nôtre et distendu, qu’il en paraît immémorial. Avec des combats épiques, des traversées de paysages hallucinés, des monstres résurgents qui peuplent le rêve et dirigent les âmes, des guerriers héroïques, des belles au regard double, des incantations et des résurrections par la vertu d’une eau magique… Un roman de genre Terminus Radieux ? Peut-être, mais avec quelle puissance d’écriture… et quel regard politique… L’invention lexicale, la fluidité des phrases, la variété des voix, est constante, et l’humour noir. Ou plutôt, l’humour glacé, qui rit non de la mort mais de la douleur même de la vie irréductible, de la persistance des cadavres, de «l’avenir. Ou quoi qu’il arrive il n’y aura rien.» Car Terminus Radieux est aussi le roman de la fin tragique du monde soviétique : l’imaginaire est celui d’un autre post-soviétisme, où une deuxième URSS aurait bâti une société collectiviste mondiale -hors quelques poches de résistance capitaliste- avant de s’effondrer. Terminus radieux est comme le résonateur amplifié de la chute du régime soviétique, plus de trente ans après l’effondrement. Et comme toujours chez Volodine il y a du regret de cette utopie là, celle de «l’égalitarisme». De la lucidité aussi, sur ce qui l’a détruite : les capitalistes, c’est-à-dire les contre-révolutionnaires à tête de chiens qui attaquent l’union soviétique, les monstres tyranniques comme Solovieiv qui abusent du pouvoir dans les kolkhozes de Sibérie et «une inaptitude fondamentale au collectivisme» de «notre espèce». Et plus factuellement une série de centrales nucléaires défectueuses qui explosent, ravalant l’humanité au rang de cadavres persistants. Car autour de Tchernobyl se sont aussi noués de beaux héroïsmes de la fatalité, une résurgence stupéfiante de la vie botanique, un ralentissement des vieillissements naturels des cellules mutantes… Radieuse, et morte, et là pourtant, l’humanité ne cesse de s’acheminer vers son Terminus dans un délitement de plus en plus flagrant de la logique narrative, de l’intégrité humaine qui se change en oiseau, tandis que les morts continuent à mourir, à écrire, et rêver, et attendre la fin. Qui ne viendra pas, tant que du monde mort les mots continueront à résonner.

AGNÈS FRESCHEL
Novembre 2014

Antoine Volodine était présent aux Correspondances de Manosque et aux Littorales (Marseille)

Terminus radieux
Antoine Volodine
Seuil, 22 €