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Nobody, ou la violence des rapports sociaux et du libéralisme forcené, portés à la scène par Cyril Teste

Sous surveillance

Nobody, ou la violence des rapports sociaux et du libéralisme forcené, portés à la scène par Cyril Teste - Zibeline

Tout est réussi dans ce Nobody mis en scène par Cyril Teste. Les jeunes acteurs, tous formidables, font passer l’émotion intérieure sur le ton de la confidence et la violence des rapports sociaux avec un désarroi qui n’a d’égale que leur dureté. Le texte, librement adapté de Sous la glace de Falk Richter, met en scène des consultants en restructuration d’entreprises, jeunes loups aux dents longues, tous dépressifs et cruels, planifiant des licenciements en masse avec un cynisme détaché, et en proie eux-mêmes à une compétition interne, une surveillance de tous par tous sous couvert de camaraderie tutoyante.

Alignant des indicateurs, des objectifs de compétitivité et des évaluations de productivité, ils photocopient des dossiers et des graphiques sans comprendre la réalité qu’ils recouvrent, en se gargarisant de concepts creux. Leur culture se limite à des comédies musicales type Disney, et ils ne savent faire la fête qu’en s’agitant, se saoulant et s’affrontant dans des ébats sexuels navrants.

Caricature ? Le monde de la start-up est hélas dessiné avec réalisme, un vocabulaire qui est celui qu’on entend dans le monde économique, et des attitudes de consommation de plaisirs qu’on reconnaît, comme l’on reconnaît l’open space, le bureau partagé, les portables, le stagiaire, le psy d’entreprise, le mobilier de bureau , le vocabulaire…

D’autant que le dispositif scénique, très particulier, permet à la fois la vue d’ensemble de la fourmilière, et une approche au plus près des intimités dévastées : la partie inférieure de la scène est surmontée d’un écran où sont diffusées les images de l’action filmée en direct. Cette « performance filmique » place le huis clos théâtral dans un vertige qui déstabilise le regard. Tout est exposé constamment, à deux échelles, sous plusieurs angles, dans un tourbillon d’hyper-modernité vertigineux, qui traque les humains déshumanisés jusque dans leur branlette consolatrice aux toilettes. Le personnage principal, qui rajoute sa voix off à l’action, s’appelle Jean Personne, et aucune révélation, aucune révolte, aucune vérité ne traversera ces barbares d’un nouveau genre, qui ont perdu leur humanité.

Désespérant ? L’horreur du libéralisme forcené est là, mais aussi le rejet assuré de ces jeunes artistes : leur compréhension si vive de ce qui structure notre société hypermoderne, et leur talent pour le dénoncer, démontrent que cette génération n’est pas dupe du discours qu’on lui assène depuis l’enfance.

AGNÈS FRESCHEL
Janvier 2017

Nobody a été programmé à Toulon, du 29 novembre au 1er décembre, dans le cadre de la programmation partagée Liberté-Châteauvallon

Photo : © Simon Gosselin


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