Ophélie, une adaptation polychrome d’Hamlet par Ma Compagnie

Sous les eauxVu par Zibeline

Ophélie, une adaptation polychrome d’Hamlet par Ma Compagnie - Zibeline

Ophélie, ou son fantôme, raconte, de dessous les eaux de la rivière où elle s’est noyée, la tragédie d’Hamlet, et tente vainement d’en modifier l’issue fatale. Tout ou presque se voit appréhendé depuis le monde aquatique ; le personnage devient ici spectateur, ballotté entre sa partition, inéluctable trajet vers la mort, et le regard distancié de l’observateur qui constate, écoute, mais ne peut en aucun cas intervenir.

Avec Ophélie, Jeanne Béziers signe une approche neuve de la pièce de Shakespeare, y apporte fantaisie, sensibilité, tendresse, qui exacerbent la cruauté du récit et rendent plus poignants encore les malheurs de la jeune fille aimée du prince du Danemark. Sa présence décale le point de vue, le nimbe d’onirisme et d’une poétique espièglerie. Un délirant « banc » de poissons ouvre la représentation, « bullant » les airs accompagnés du piano de Martin Mabz (à la composition de tous les passages musicaux). Le Pleyel s’avèrera coffre aux merveilles : les coupes de vin, les épées, les costumes, la terre des fossoyeurs, tout en sort ! Les chants s’adressent à la jeune femme au visage verdi. Ses souvenirs ne sont pas très assurés, elle tente de reconstituer les circonstances de sa chute dans le cours d’eau. Volontaire, accidentelle ? Est-ce elle qui est allée vers l’eau ou l’eau vers elle ?

La narration se dévoile par bribes, coud extraits de scènes, chants, vidéos, en un tissage serré magnifié par une scénographie ingénieuse (Stéphanie Mathieu) qui fait des voiles d’Ophélie un écran suspendu qui serait aussi la surface des eaux, frontière mouvante où la réalité se diffracte, se cherche, se reconstitue. Les comédiens-chanteurs, Jeanne Béziers, Pierre-Yves Bernard, Martin Mabz, Cédric Cartaut, endossent les différents rôles avec aisance : une pelle suffit à faire apparaître un fossoyeur, un long manteau, voici Hamlet, un col d’hermine, le traître Claudius, ce même col retourné, et voici la veuve du roi, père du triste prince danois, qui s’anime. La folie, la perte de sens mènent en un génial paradoxe à la vérité. L’envers des eaux rétablit l’endroit de la surface, le tout baigné des lumières de Jean-Bastien Nehr et Leila Hamidaoui (présente aussi sur le plateau, tel un discret démiurge).  Un spectacle total qui nous rappelle à quel point le théâtre est un art polymorphe et vivant !

MARYVONNE COLOMBANI
Février 2021

Ophélie a été joué le 19 février à l’Ouvre-Boîte (Aix-en-Provence) lors de rencontres professionnelles

Photographies : Ophélie © Christian Milord