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La liberté, signe distinctif des Joutes de Correns !

Sous le signe des arbres

La liberté, signe distinctif des Joutes de Correns ! - Zibeline

Cultivant les parcours entre traditionnel et création, le festival des Joutes de Correns a décliné les nuances des musiques du monde, dans une perspective qui interrogeait les relations entre culture et nature, à travers une programmation éclectique et cohérente.
En amorce aux festivités qui font de Correns un village où tout semble devenu musique ou lieu dédié à l’art, une conférence de Frank Tenaille, directeur artistique du Festival, posait les jalons des principes fondateurs de la démarche du Chantier et de ses manifestations, sous le titre générique Les Musiques de la Terre.

Un principe premier : « le monde a des musiques »
« La matière première qui est celle du Chantier et des Joutes ce sont les musiques du monde, ce qui implique de nombreux questionnements, explique Frank Tenaille. À la biodiversité peut correspondre une « bio-musique », inhérente à la diversité culturelle. La préservation des cultures humaines est indissociable de celle de la biodiversité, ces deux combats vont de pair, car elles sont interdépendantes. De nombreuses initiatives ont vu le jour, ainsi, les conventions de l’UNESCO à propos du patrimoine culturel immatériel que la France a contribué à porter haut, mais que nos institutions continuent à ne pas bien appliquer malgré les décisions prises par toutes nos instances nationales.

Un mouvement similaire est en cours en ce qui concerne la biodiversité afin de la considérer comme un patrimoine mondial. Cette double réflexion doit être menée nous sommes entrés en effet dans l’ère de ce qu’on appelle l’anthropocène c’est à dire à partir du moment où les activités humaines ont commencé à avoir un impact significatif sur l’écosystème terrestre. D’aucuns datent cela de 1945 et des explosions nucléaires qui ont suivi, d’où une biosphère malade des activités de l’homme qui s’est progressivement pensé différent du reste de la nature. À l’égard des autres espèces notre système d’expansion économique se développe avec l’idée que les ressources naturelles sont illimitées. Notre économie marchande ne pouvant vivre qu’en se développant à l’infini, aujourd’hui, l’humanité vit à crédit et a besoin de l’équivalent de presque une planète et demie ! Notre pensée prédatrice induit déforestation, disparition des espèces, transformation des écosystèmes, production anarchique, destruction des ressources naturelles, et perte biologique irréversible.

Il conviendrait de remplacer l’imaginaire prédateur par d’autres en privilégiant ce que l’historien camerounais Joseph-Achille Mbembe appelle « une condition cosmique » selon laquelle se jouerait une réconciliation entre l’humain, l’animal, le végétal, l’organique, le minéral, et les autres formes vivantes qu’elles soient solaires nocturnes ou astrales… Toutes les sociétés n’ont pas rompu les liens entre nature et culture, et privilégient une coévolution entre hommes et nature. Depuis toujours, si l’on évoque la mythologie, le végétal occupe une place clé et la musique, considérée comme un don des dieux, est centrale dans la construction des mentalités collectives, ce que l’on a peut-être un peu oublié aujourd’hui… n’énumérons pas les pouvoirs thérapeutiques des musiques du monde (que l’on peut quantifier concrètement avec les instruments de mesure actuels), l’énergie phonique, les incantations magiques, qu’utilisent maintenant des scientifiques, partant du fait que tout est rythme dans l’univers et que tout être vivant est lié à ses propres rythmes. À l’encontre d’une mondialisation qui voit l’émergence de marchandises culturelles valables pour tous les publics et s’appuie sur un modèle où des consommateurs tous à peu près identiques sont rassemblés par leur plus petit dénominateur commun, la diversité culturelle doit être revendiquée, absolument.
Au Chantier, nous croyons à d’autres mondes possibles : la bataille planétaire pour les exceptions culturelles rejoint la lutte pour la sauvegarde des écosystèmes, la défense de l’environnement et du droit des populations à être maîtresses de leurs terres, de leur diversité culturelle, donc linguistique, et par là, vitale… »

Les musiques du monde sur scène

Diversité, découvertes, bonheurs des échanges, des passages, des passerelles, des échos, des fusions, des dialogues, des confrontations… harmonies multiples et pourtant justes, toutes, émouvantes, bouleversantes, empreintes d’énergie, de joies. Le « premier village bio de France » n’est plus que sonorités, rythmes, mélodies, que ce soit sur la scène ouverte de l’autre côté de l’Argens, dans l’écrin intime des salles du Fort Gibron, celui à la belle acoustique de l’église, la salle plus imposante de la Fraternelle ou l’espace ouvert du Théâtre de Verdure, lorsque les rues ne sont pas envahies par des bandes d’instrumentistes déjantés. On passe de l’un à l’autre, on frémit de devoir choisir entre telle ou telle formation, on déguste des produits locaux (bio cela va sans dire !), on s’égare dans une galerie d’art, où les techniques variées (du glacis aux larges aplats) de Nagy Niké rendent compte d’un voyage où la mélancolie et la lumière tissent de subtiles résonnances, on se prépare à goûter à l’émotion avec les clichés d’artistes, saisis sur le vif par Bill Akwa-Bétoté, (photographe de référence des musiques du monde), capacité à capter l’instant, la fulgurance d’une expression, le moment privilégié où la passion transfigure l’être…


L’accordéon de Raúl Barboza se raconte, retour sur une carrière, une histoire, où le colibri des forêts amazoniennes sauve la graine de l’arbre abattu par la folie consumériste des hommes, pour une nouvelle renaissance. L’instrument se glisse dans les bruits du monde, devient oiseau, personne, locomotive… avec une revigorante capacité d’empathie au cœur de Chants de la Terre sans mal.
Les poètes croisent les univers musicaux des nombreuses créations du Chantier… Lunacello plonge entre piano (Mingo Josserand) et violoncelle (Eugénie Ursch) dans l’onirisme de Mallarmé ou d’Ibn Arabi, avec une délicieuse fraîcheur. Artho Duo mêle prouesses vocales, humour, textes de Michaux ou d’Artaud (Antonin), flûte et saxophones virtuoses (Julie Garnier) aux stances traditionnelles des bourdons multiples de la vielle (Marc Anthony) en un moyen âge réinventé avec espièglerie.


Bouleversante performance de Grand Petit Animal qui reprend cent haïkus du poète Julien Vocance édités en 1916, thème de la guerre, du sang, des tranchées, de l’horreur absurde du conflit mondial dont on célèbre la fin cette année ; la formation du violoniste Baltazar Montanaro arpente des territoires musicaux nouveaux, où jazz, musiques du monde et celles dites savantes croisent leurs formes et leurs sonorités, arrachements exacerbés, métaphores de batailles et de morts, terres et hommes broyés en une même tragédie…
Renouant avec l’harmonie du monde, la flûte kaval d’Isabelle Courroy répondait aux volutes du sétar et du shouranghiz de Shadi Fathi que venaient rythmer les percussions de Wassim Halal, délicatesse onirique des traits, subtiles variations, l’écriture s’arqueboute aux thèmes traditionnels de l’Europe orientale et de l’Asie centrale pour s’iriser de voies nouvelles…
On retrouve de l’autre côté des mers l’esprit du Gwo Ka par Roger Raspail (cf Zibeline 118), ou, venu de Bretagne, ‘NDIAZ, que le public a du mal à laisser partir, tant ses rythmes, ses variations mélodiques sont entraînants, avec les sons travaillés et virtuoses des instruments de ce quatuor (Yann Le Corre, accordéon, Youn Kamm, trompette et altohorn, Timothée Le Bour, saxophone alto et soprano, Jérôme Kerihuel, percussions) qui puise son inspiration dans le folklore breton mais s’est imprégné de fragrances indiennes, orientales, balkaniques ou brésiliennes…


Loin de tout exotisme, et pourtant, le groupe venu de la République de Touva impressionne par ses chants diphoniques (dont le chamane et interprète principal, Nikolay Oorzhak donnait les clés lors d’une table ronde) qui semblent sceller un accord entre les hommes et le monde, unis dans une respiration qui rend vivante toute une cosmogonie. Vibrations secrètes où tout se fonde en harmonie. Celle-là même que l’on écoute avec les Pygmées Aka accompagnés du guitariste Camel Zekri, vie quotidienne, cueillette, chasse, et un humour malicieux… échos d’un monde où la relation entre l’homme et la nature semble évidente, jusque dans l’instrumentarium. Les voix se répondent, polyphonies premières que cultivera l’Ars Nova…


On retrouvait enfin le fondateur des Joutes, Miquèu Montanaro, dans une création originale donnée la veille au GMEM, aux côtés du compositeur électro-acoustique Christian Sébille. Galoubet, tambourin, flûtes dialoguent avec une armée d’ordinateurs, ces derniers renvoyant aux instruments non-virtuels, leurs sonorités diffractées, distordues, mélangées, brouillées, étoilées, réduites au niveau de l’atome, recomposées… L’ensemble, conçu comme un voyage initiatique est à la fois mutin, pétillant, onirique, instaurant les bases d’un nouveau lyrisme envoûtant. Si l’on demande à Miquèu Montanaro le pourquoi de cette escapade dans un univers autre que celui des musiques traditionnelles dans lesquelles on le classe habituellement, il sourit, « je peux aimer et trouver sans cesse très beau le chemin entre ici et ma maison en passant toujours par la même montagne, mais je peux aussi emprunter d’autres routes et y découvrir de nouvelles beautés. Pourquoi s’enfermer ? »
Cette liberté est sans doute le signe distinctif des Joutes de Correns !

MARYVONNE COLOMBANI
Mai 2018

Les Joutes de Correns se sont déroulées du 18 au 20 mai
Photographies : © MC


Le Chantier
Centre de Création de Nouvelles Musiques Traditionnelles
Fort Gibron BP24
83570 Correns
04 94 59 56 49
http://www.le-chantier.com/