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Je reste roi de mes chagrins de Philippe Forest, aux éditions Gallimard

Sous la surface

Je reste roi de mes chagrins de Philippe Forest, aux éditions Gallimard - Zibeline

Il y a ce titre, Je reste roi de mes chagrins, d’une fulgurante beauté. Emprunté à Shakespeare, il annonce la forme théâtrale du roman et son sujet même, cet isolement des hommes de pouvoir qui, Richard II ou Roi Lear, divertis ou sans divertissement, finissent par ne conserver qu’une seule maîtrise, celle de leur solitude et de leurs peines.

Philippe Forest, depuis 20 ans et L’Enfant éternel, écrit la douleur liée à la mort de son enfant. Elle revient, plus ou moins présente, dans chacun de ses romans, insondable comme l’étang dont un « roi » peint inlassablement la surface : ce roi c’est Churchill, peintre occasionnel et Premier Ministre retraité, qui se fait tirer le portrait officiel par Graham Sutherland. Tous deux ont perdu un enfant.

Le roman, divisé en quatre actes, ne fera entendre que leurs dialogues, comme au théâtre, avec la voix off du narrateur, le « je » du titre, qui suppose, contextualise, parle de la lumière et de ce qui paraît sur les visages, et commente aussi sa propre forme, l’universalité des histoires et ce qui git dessous.

Le rythme est lent, les phrases courtes sonnent comme de sublimes aphorismes parfois, et de longues périodes cheminant à d’autres endroits. On avance vers ce chagrin commun qui ne se dira pas, mais apparaitra, lisible, sur le portrait de cet homme d’État qui, derrière son cigare et son whisky, devient l’incarnation de sa mort prochaine.

Le roman évite le récit pour se construire entre description et dialogue, exposer ses thèmes et leurs variations, leurs précisions. Il navigue entre l’Histoire et le théâtre, la fiction et le réel, les miroitements et leur réflexion, aux deux sens du terme. Il construit sa forme, pas à pas, ne se lit pas d’un trait mais fait naître l’envie, une fois clos, de rouvrir ses pages, pour sonder à nouveau ce qui habite sous sa surface.

AGNÈS FRESCHEL
Octobre 2019

Je reste roi de mes chagrins
Philippe Forest
Gallimard, 19,50 €