Dans un magistral roman choral, Camille Laurens montre que la fiction, comme le désir, n’ont pas de limites

Sous la fiction la rageLu par Zibeline

Dans un magistral roman choral, Camille Laurens montre que la fiction, comme le désir, n’ont pas de limites - Zibeline

La femme aurait-elle, comme les yaourts et autres denrées périssables, une date de péremption, au-delà de laquelle elle n’aurait plus qu’à « disparaître de [s]on vivant », à « aller mourir » ? À partir de cette question posée dès le prologue, et aussi du constat des violences insupportables faites aux femmes, partout, toujours, on ne peut que comprendre pourquoi Claire, une blonde séduisante de 48 ans, s’est créé un faux profil Facebook, où elle s’affiche en belle brune de 24 ans. Un piège à hommes. Et un jeu dangereux… où elle risque bien de perdre son identité, voire sa raison.
Qui est donc Claire Millecam ? Est-elle la jeune Claire Antunès, qu’elle a complètement fabriquée, mais qui est une part d’elle-même ? Est-elle un avatar de la romancière (son nom pourrait inciter à le croire) ? En tout cas, elle n’est certainement pas Celle que vous croyez. Dans un roman très habilement construit, fondé sur des points de vue variés, Camille Laurens met en place plusieurs identités et fictions possibles. Car l’essentiel, n’est-ce pas, c’est la fiction. « La seule façon de se sortir d’une histoire personnelle, c’est de l’écrire. » Cette phrase de Marguerite Duras, placée en exergue à la deuxième partie du roman rappelle ce postulat, que Delphine de Vigan a récemment illustré avec D’après une histoire vraie (voir chronique) et que Laurens reprend ici à son compte. Car l’important c’est d’écrire, de jouer. Fausses confidences, vrai désir. Car le désir d’un homme ressemble au désir de livre : « Écrire, c’est comme l’amour : on attend, et puis ça mord. »
Un jeu de cache-cache souvent cruel, Marivaux n’est pas loin. Un jeu avec le lecteur aussi, que la romancière se plaît à égarer dans les chausse-trapes de son récit. Et qui se laisse perdre avec délices dans cette histoire de « je ». On ne sait plus très bien qui est qui, ce qui a vraiment eu lieu (si cela a eu lieu !) ; et on s’en moque, tout au plaisir d’un texte brillant et addictif.
N’empêche ; sous les éclats séducteurs d’une fiction qui vous empoigne gronde la rage, celle d’une femme qui refuse d’obtempérer, de devenir « transparente »… et qui jette son désir à la face du monde (et des hommes), quelles qu’en soient les conséquences.

FRED ROBERT
Février 2016 

Celle que vous croyez
Camille Laurens
Gallimard, 17,50 euros