La baleine et le réacteur, classique de philosophie des sciences paru aux Éditions Libre

Somnambules de la technologieLu par Zibeline

La baleine et le réacteur, classique de philosophie des sciences paru aux Éditions Libre - Zibeline

Les Éditions Libre publient La Baleine et le Réacteur, un classique de la philosophie des sciences. Parfait en cas d’angoisse sur le nucléaire.

4 mars 2022. Pour la première fois dans l’histoire, une centrale nucléaire vient d’être bombardée par une grande puissance. L’armée russe est en Ukraine, pays aux quinze réacteurs, réveillant partout dans le monde l’angoisse de Tchernobyl et celle d’un hiver nucléaire. En France, sauf pour les riverains des centrales, les pharmacies ne délivrent pas de pastilles d’iode. Leur distribution est la prérogative du gouvernement. La population, jamais consultée démocratiquement sur ses choix en matière de nucléaire militaire ou civil, n’a même pas accès librement à cette infime mesure de prévention.

Le mythe de la neutralité

Paradoxalement, alors qu’un sentiment d’urgence peut nous envahir, c’est peut-être le moment d’ouvrir un livre. La baleine et le réacteur, ouvrage du philosophe des sciences américain Langdon Winner, est justement paru en début d’année aux Éditions Libre. Initialement publié en 1986, complété d’un nouveau chapitre, d’une préface et d’un post-scriptum, il démonte avec clarté le mythe de la neutralité des choix technologiques, prouvant au contraire à quel point ils sont politiques, à notre insu. « Une grande partie de nos activités quotidiennes repose sur des systèmes que nous ne fabriquons pas, ne contrôlons pas et ne savons pas réparer quand ils tombent en panne. » Nous sommes, pour le philosophe, des somnambules de la technologie, sinon convaincus des bienfaits du progrès, du moins inconscients de la plupart de ses enjeux. Certains milieux intellectuels et militants mis à part, dans nos civilisations le culte de l’innovation est bien ancré par un conditionnement culturel intense, depuis au moins la révolution industrielle.

Le livre de Langdon Winner n’évoque pas seulement la question nucléaire. Il se penche aussi sur le rôle de la télévision, censée avoir une dimension émancipatrice à ses débuts et devenue « nounou universelle », biberonnant les enfants plusieurs heures par jour. Internet et les smartphones ont une emprise incommensurable sur nos existences. La numérisation du monde bénéficie avant tout aux grandes fortunes, aux bureaucraties, à la surveillance de masse, aux services de renseignements et au secteur militaire. L’architecture et l’urbanisme, aux mains des experts, sont des outils politiques puissants de ségrégation ou de contrôle social, depuis « les larges avenues de Paris, tracées par le baron Haussmann à la demande de Napoléon III, afin d’empêcher la reproduction d’émeutes populaires », jusqu’à Robert Moses, maître d’œuvre des infrastructures à New York au XXe siècle, qui conçut des ponts trop bas pour laisser passer les autobus, limitant l’accès des pauvres et des Noirs, dépourvus de véhicules personnels, aux joies des parcs publics dans les espaces bourgeois.

Les innovations scientifiques et technologiques modifient nos conditions de vie. Elles incarnent, aussi, des formes spécifiques de pouvoir. Articulées aux profits, elles se renforcent réciproquement. Pour en revenir à l’énergie nucléaire, elle apparaît à l’auteur comme un cas d’école. « Ses propriétés létales exigent qu’elle soit contrôlée par une chaîne de commandement centralisée, rigide, hiérarchique […] Le système social englobant la bombe atomique doit être autoritaire, il n’y a pas d’autre solution. » Et pas que la bombe. En France, on le voit bien à Bure, où les oppositions au centre d’enfouissement des déchets du nucléaire civil connaissent une surveillance et une répression féroce.

Une philosophie de guerriers

Pour Langdon Winner, nous devrions nous poser la question : « Quels types de technologie sont compatibles avec le genre de société que nous désirons édifier ? ». Ceux qui ont rédigé les annexes de son livre, l’historien François Jarrige, l’activiste Max Wilbert et le traducteur de l’ouvrage, Nicolas Casaux, vont encore plus loin. Pour le premier, l’auteur devrait étendre sa critique aux énergies renouvelables : portées par des opérateurs et grands groupes, elles entretiennent le mythe d’une consommation exponentielle. Le second nous exhorte à ne pas édulcorer les problèmes auxquels nous sommes confrontés, l’inflation technologique menaçant la totalité du monde vivant : « Nous sommes au beau milieu d’une extinction de masse (plus précisément, d’une extermination de masse) ». Selon lui, la philosophie de la technologie ne doit pas rester un obscur objet d’études d’universitaires, mais être utilisée par tous. « Elle doit être une discipline de combat, une philosophie de guerriers. » Le dernier estime que selon toute probabilité, « nous ne pouvons pas faire société démocratiquement ET produire les technologies modernes auxquelles nous sommes tellement habitués (asservis) ».

Laissons le mot de la fin à Langdon Winner, qui relate dans son livre pourquoi il a choisi un tel titre, La baleine et le réacteur. Il s’agit d’une référence à son épiphanie intellectuelle et existentielle, le jour où, en visite sur un site nucléaire californien, en bord de mer (pas loin d’une faille sismique non détectée lors de sa construction), il observa une baleine grise bondir au-dessus des flots. La juxtaposition des deux images, la centrale et l’immémorial animal, le bouleversa. Une expérience qui devait colorer toutes ses recherches ultérieures.

« Ceux qui préfèrent l’écrit aux impressionnants mégasytèmes de la civilisation moderne apprécieront l’ironie du fait que ce petit livre survivra au puissant réacteur ayant inspiré son titre. » Certes, vu le contexte ces jours-ci, un peu d’humour est toujours bon à prendre.

GAËLLE CLOAREC
Mars 2022

La baleine et le réacteur
À la recherche de limites au temps de la haute technologie
Langdon Winner
Éditions Libre, 18 €