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Víkingur Ólafsson à la Roque d’Anthéron

Solo pour deux

Víkingur Ólafsson à la Roque d’Anthéron - Zibeline

On connaissait l’Islande pour le nom imprononçable de son volcan, il faut y ajouter celui, plus aisé à retenir, de l’immense pianiste Víkingur Ólafsson.

Pour la première fois, un invité de la Roque arrive muni d’un micro. Rayonnant, le jeune artiste évoque la naissance de son fils âgé de quatre mois, et son retour sur scène avec le festival, son envie irrépressible de jouer de la musique française, « fantastic ! (en anglais dans le texte) » avec deux auteurs chacun ayant nourri une vision futuriste de la musique, Rameau d’une part et Debussy de l’autre, ce dernier ayant voué une grande admiration au précédent. Víkingur Ólafsson précisait déjà sur le site du festival « les œuvres de Debussy puisent leurs racines profondes dans la musique baroque française, en particulier celle de Rameau. La nature visionnaire de la production de Rameau, si rarement entendue sur un piano moderne constitue une source délicieuse d’inspiration pour Debussy. » S’excusant de ne pas jouer cette fois Les Tableaux d’une Exposition de Moussorgsky prévus initialement, arguant du « travail de recherche tourné vers la musique de Debussy et Rameau (…) sujet fascinant », il propose « Pour deux pianos » comme titre de son programme envisagé tel un dialogue entre les deux compositeurs, insistant sur la « strong connection between them »…

Pas d’applaudissement entre les morceaux de chaque partie du concert, aussi, se dévoilent avec une lumineuse évidence échos et correspondances. Jeu profond, légèreté fluide, un monde de clarté s’ouvre, emporté dans la délicatesse des phrasés. Voici, en Prélude, « appuyée sur la barrière d’or du ciel », La Damoiselle élue, qu’inspira à Debussy le tableau The Blessèd Damozel du poète et peintre préraphaélite Dante Gabriel Rossetti. Tout aussi aériens les oiseaux de Jean-Philippe Rameau lui répondent (Rappel des Oiseaux), avant une évocation des danses Rigaudons, Musette, Gigues, Villageoise. Travail d’orfèvre, où naissent les bourdons des instruments traditionnels, et où l’on reconnaît au passage l’air du Bon Roi Dagobert, tandis que ce sont les accords de Nous n’irons plus au bois qui s’invitent dans Jardin sous la pluie (extrait des Estampes, Debussy). Si la Neige danse pour l’un, s’emportent Les Tourbillons pour l’autre, qui sait aussi narrer L’entretien des Muses. À la lenteur grave et quasi tragique Des pas sur la neige (Debussy) s’opposent La Joyeuse et les étranges Cyclopes (Rameau)… Les mythologies s’emballent, Polymnie fait son entrée, majestueuse, dans les Boréades, alors que La fille aux cheveux de lin puis Ondine déploient un univers chatoyant dans les méandres souples de leurs chevelures, et que le piano prend des allures de harpe. Les caractères concertisent dans leurs transcriptions pour clavecin par leur compositeur du XVIIIème, qui se livre même à l’art de l’autoportrait, dans La Rameau. Le bestiaire s’enrichit de La Poule, caquetante et picorante à souhait ; la frivolité des Menuets est balayée par la folie énergique des Sauvages, L’Enharmonique pose ses énigmes : entre do dièse et ré bémol, qui l’emporte dans la sage gamme tempérée ? Enfin, le XXème reprend ses droits avec la suite de Debussy Pour le piano (publiée en 1901), presque un manifeste esthétique où la relation à Rameau est perceptible (grâce à la démonstration qu’en a donnée l’ensemble du concert). Le pianiste, bouleversant par l’intensité claire de son approche, livre une lecture subtile des auteurs, s’efface laisse éclore avec perspicacité les réminiscences, en cet étonnant jeu de miroirs qui se refuse à toute superposition, mais saisit la fragile inconstance des reflets. De l’intelligence et de la sensibilité jusqu’au bout des doigts !

Deux adaptations d’œuvres de Bach, l’une par Siloti (Prélude en si mineur, BWV 855a), l’autre par Stradal (Sonate pour orgue n°4 BWV 528 n°2 Andante), venaient apporter leur point d’orgue en bis à ce moment de magie absolue !

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2019

Concert donné le 14 août, parc du Château de Florans, dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron.

Photographie © Christophe GREMIOT